L’histoire du cinéma à Saint-Étienne commence très tôt. Dès le début du XXe siècle, la ville voit apparaître de nombreuses salles, certaines luxueuses, d’autres plus populaires, souvent implantées au cœur des quartiers. Le cinéma n’est alors pas seulement un loisir : il devient un rendez-vous social. On y va en famille, entre amis, parfois en amoureux. Les grandes salles du centre-ville attirent une clientèle nombreuse, tandis que les cinémas de quartier offrent une programmation plus accessible. Cette géographie du cinéma raconte aussi celle de la ville : Jean-Jaurès, Chavanelle, la rue Gambetta, la rue Blanqui, Bellevue, Saint-François, la place Marengo devenue place Jean-Jaurès.
Parmi les lieux les plus emblématiques figure l’Alhambra, aujourd’hui Megarama Jean-Jaurès. Son histoire commence en 1907, au 2 rue Praire, à l’angle de l’actuelle place Jean-Jaurès. À l’origine, le bâtiment accueille la Grande brasserie du Nord avant de devenir l’« Alhambra cinéma Pathé frères ». La salle impressionne par ses dimensions : après sa réouverture en 1908, elle peut accueillir environ 2 000 spectateurs, avec balcon et parterre. Dans les années 1920, l’Alhambra est considéré comme une salle de luxe, appréciée pour son confort et son installation. Passé ensuite sous l’enseigne Gaumont, il devient en 1976 un complexe de huit salles, présenté par les Archives municipales comme une première en France, avant d’être transformé en multiplexe au début des années 2000. Depuis 2020, il poursuit son histoire sous l’enseigne Megarama Jean-Jaurès.
Ce cinéma résume à lui seul l’évolution du septième art à Saint-Étienne. Il a connu la grande salle unique, le cinéma parlant, la couleur, les transformations architecturales, le passage au multisalles, puis au multiplexe. Son emplacement, au cœur de la ville, en fait encore aujourd’hui un repère majeur pour les Stéphanois. Beaucoup continuent d’y aller pour les grandes sorties nationales, les films familiaux ou les séances grand public. L’ancien Alhambra, devenu Gaumont puis Megarama, reste l’une des colonnes vertébrales du cinéma stéphanois.
À quelques pas de là, un autre nom occupe une place centrale : Le Méliès. Son histoire remonte au second semestre 1914, au 38 rue Gambetta. La salle a porté plusieurs noms avant de devenir Le Méliès : Le Fémina, L’Étoile, Le Fémina Étoile, puis Le Morgan. Depuis 1971, elle porte le nom de Georges Méliès, pionnier du cinéma et magicien de l’image. Dans les années 1970, Le Méliès compte deux salles de 200 places, puis il s’oriente progressivement vers le cinéma d’art et essai. En août 2006, il quitte la rue Gambetta pour s’installer place Jean-Jaurès, dans l’ancien immeuble de La Tribune Républicaine, édifié en 1933. Les Archives municipales rappellent que ce nouveau Méliès offre aujourd’hui plusieurs salles de capacité variable.
Le Méliès Jean-Jaurès est devenu bien plus qu’un cinéma
Le Méliès est un lieu de cinéphilie, de débats, de découvertes, de films en version originale, de cycles et de rencontres. Il incarne une autre manière d’aimer le cinéma, plus curieuse, plus exigeante, parfois plus discrète, mais essentielle dans une ville qui ne peut pas se contenter des seules grosses sorties. À Saint-Étienne, Le Méliès a joué un rôle important dans la défense du cinéma d’auteur et dans la formation du public. Il permet à des films plus fragiles, moins commerciaux ou venus d’ailleurs de trouver leur place sur grand écran.
Le second Méliès, Le Méliès Saint-François, possède lui aussi une histoire forte. Installé au 8 rue de la Valse, il descend de l’ancien Ciné-Palace, ouvert le 1er février 1928 à l’emplacement d’un ancien garage. Sa grande salle avec balcon pouvait alors accueillir environ 850 personnes. Détruit lors du bombardement de Saint-Étienne le 26 mai 1944, il est reconstruit après-guerre et rouvre le 10 octobre 1949 sous le nom de Français, avec une salle de 700 places. Il devient ensuite Le France, avant d’être repris en 2014 par l’équipe du Méliès et de devenir Le Méliès Saint-François.
Ce cinéma a longtemps eu une identité de salle de quartier. Il rappelle une époque où chaque secteur de Saint-Étienne pouvait posséder son propre écran, son propre public, ses habitudes. Le Méliès Saint-François conserve aujourd’hui une dimension patrimoniale précieuse : celle d’un cinéma à taille humaine, attaché à l’histoire populaire de la ville. Dans un paysage dominé par les grands complexes, il rappelle que le cinéma peut aussi être un lieu intime, presque familial, où l’on vient autant pour le film que pour l’ambiance.
Saint-Étienne n’a pas seulement consommé du cinéma, elle l’a aussi conservé

Saint-Étienne compte également deux cinémas Megarama. Le premier, Megarama Jean-Jaurès, occupe l’ancien Alhambra-Gaumont, l’un des sites historiques les plus importants de la ville. Le second, Megarama Chavanelle, est situé rue Étienne-Mimard, dans le secteur de Chavanelle. Les deux établissements participent aujourd’hui à l’offre cinématographique stéphanoise, avec une programmation tournée vers le grand public, les nouveautés, les films familiaux et les grandes sorties nationales. Leur présence montre que Saint-Étienne reste une ville équipée, capable de proposer plusieurs expériences de cinéma dans son centre et ses quartiers proches.
À côté de ces salles encore actives, la Cinémathèque de Saint-Étienne occupe une place à part. Créée en 1922 sous la forme d’un Office du cinéma éducateur, elle est l’une des plus anciennes cinémathèques de France. Sa mission initiale était de diffuser l’instruction et la culture par le film, notamment dans les écoles. Elle collecte, conserve et valorise des films, des documents, du matériel et des archives liés au cinéma. Installée depuis 1993 à la médiathèque de Tarentaize, elle dispose d’une salle de projection d’environ une centaine de places et propose des séances gratuites, dans la limite des places disponibles.
La Cinémathèque rappelle une dimension fondamentale : Saint-Étienne n’a pas seulement consommé du cinéma, elle l’a aussi conservé. Dans ses collections et dans son travail de transmission, on retrouve la mémoire des films pédagogiques, des images amateurs, des documentaires, des appareils de projection et des traces de la vie locale. Elle permet de comprendre que le cinéma n’est pas uniquement une industrie du divertissement, mais aussi une archive de la société. Grâce à elle, Saint-Étienne peut regarder son propre passé sur écran, avec ses rues, ses habitants, ses fêtes, ses transformations urbaines et ses gestes du quotidien.
Cette mémoire est d’autant plus précieuse que de nombreuses salles ont disparu. Saint-Étienne a longtemps été une ville de cinémas multiples. Les Archives municipales recensent une impressionnante liste de salles aujourd’hui fermées ou transformées : Le Royal, L’Eden, L’Astrée, L’Athénée, Le Capitole, Le Cristal, L’Empire, Le Kursaal, Le Lux, Le Normandie, Le Paris, Le Rex, Le Rio, Le Saint-Louis, Le Stella, Le Modern ou encore Le Studio. Certaines furent des salles populaires, d’autres des cinémas de quartier, d’autres encore des lieux plus spécialisés ou plus ambitieux. Leur disparition raconte l’évolution des usages, la concurrence de la télévision, les crises économiques, les mutations urbaines et l’arrivée des complexes multisalles.
L’Eden et Le Royal des nom chargé de mémoire
Le Royal reste l’un des disparus les plus marquants. Situé avenue de la Libération, il ouvre en 1913 et ferme définitivement en janvier 2015 avant d’être détruit l’année suivante. Il fut longtemps l’un des plus anciens cinémas de Saint-Étienne, avec l’Alhambra. Ancienne grande salle unique de plus de 1 200 places, il avait accompagné plusieurs générations de spectateurs. Sa fermeture a marqué la fin d’un symbole pour beaucoup de Stéphanois attachés aux grandes salles du centre-ville.
L’Eden est un autre nom chargé de mémoire. Son histoire commence dès 1882 avec l’ouverture de l’Eden Théâtre. Sa première projection cinématographique a lieu en 1903, avant qu’il ne devienne un cinéma permanent à partir de 1938. Situé rue Blanqui, en centre-ville, l’Eden a longtemps mêlé théâtre, music-hall et cinéma avant de se consacrer entièrement au septième art. En 1974, il devient un complexe de six salles, avec une capacité totale de plus de 1 100 places. Mais après une période de prospérité, la fréquentation baisse, les travaux deviennent nécessaires et l’établissement ferme définitivement le 29 avril 2003.
L’histoire de l’Eden illustre parfaitement le destin de plusieurs cinémas stéphanois. D’abord lieu de spectacle vivant, puis salle de projection, il s’adapte aux modes de consommation avant de subir à son tour l’usure du temps. Dans les années 1970, la transformation en multisalles paraît moderne et rentable. Quelques décennies plus tard, le même modèle devient insuffisant face aux multiplexes plus récents, aux normes de sécurité, au confort attendu par le public et aux nouveaux équipements techniques. Derrière chaque fermeture, il y a souvent cette combinaison : un bâtiment vieillissant, des investissements lourds, une fréquentation qui s’érode et une ville qui change.
Les cinémas de quartier ont aussi joué un rôle majeur. Le Bellevue, le Ciné-Soleil, le Saint-Louis, le Stella ou encore le Cristal n’étaient pas seulement des lieux de projection. Ils structuraient la vie sociale d’un secteur. On y retrouvait ses voisins, ses camarades, parfois toute une famille. Ces salles proposaient souvent des films populaires, des aventures, des comédies, des films américains, parfois des programmes destinés à un public jeune ou familial. Leur disparition a accompagné la concentration de l’offre cinématographique dans quelques lieux plus grands. Le spectateur ne va plus forcément au cinéma de son quartier : il se déplace vers un complexe, choisit son horaire en ligne et consomme le film dans une logique plus standardisée.
Cette évolution n’est pas propre à Saint-Étienne. Partout en France, les petites salles ont été fragilisées par la télévision, la vidéo, les DVD, internet, les plateformes et la concurrence des grands équipements. Mais à Saint-Étienne, elle prend une couleur particulière. La ville a longtemps été faite de quartiers très identifiés, chacun avec ses commerces, ses cafés, ses lieux de sociabilité. La disparition des cinémas de quartier a donc aussi été la disparition d’une certaine proximité. On a gagné en confort, en choix et en technologie, mais on a perdu des lieux familiers.
Le cinéma stéphanois actuel repose donc sur un équilibre entre plusieurs modèles. Les deux Megarama répondent à la demande du grand public, avec les sorties nationales, les films familiaux, les blockbusters et les séances grand format. Les deux Méliès défendent une programmation d’art et essai, plus indépendante, plus internationale, souvent accompagnée de rencontres ou de temps d’échange. La Cinémathèque, elle, conserve la mémoire et transmet l’histoire du cinéma. Ensemble, ces lieux forment un paysage assez rare pour une ville de la taille de Saint-Étienne : à la fois populaire, patrimonial et cinéphile.
Cette diversité est une chance. Elle permet à un adolescent de découvrir un film d’animation dans un Megarama, à un étudiant de voir un film d’auteur au Méliès, à un passionné de retrouver un classique à la Cinémathèque, à une famille de sortir le dimanche après-midi, ou à un spectateur curieux d’assister à un débat après une projection. Le cinéma n’est pas le même selon la salle où l’on entre. L’expérience change, le public aussi, l’ambiance également. Et c’est précisément cette variété qui maintient une vie cinématographique locale.
Reste une question : comment faire vivre ces lieux dans une époque dominée par les plateformes ? Aujourd’hui, les films arrivent rapidement sur les écrans domestiques. Les séries occupent une place immense. Les jeunes publics consomment des images sur téléphone, sur YouTube, TikTok ou les plateformes de streaming. Face à cela, les cinémas doivent rappeler ce qu’aucun écran de salon ne remplace vraiment : la salle, le noir, le son, l’image immense, la réaction collective, le silence partagé, le rire qui circule, l’émotion vécue avec des inconnus. Bref, ce petit miracle social qui consiste à regarder ensemble dans la même direction pendant deux heures.
Saint-Étienne reste une ville de cinéma
À Saint-Étienne, cette histoire mérite d’être racontée parce qu’elle dit beaucoup de la ville. Les cinémas disparus parlent d’un Saint-Étienne populaire, industrieux, dense, vivant, fait de quartiers et de grandes salles. Les cinémas encore ouverts parlent d’une ville qui continue d’aimer les images, mais qui doit composer avec de nouveaux usages. La Cinémathèque, elle, relie les deux mondes : elle garde la mémoire des salles, des films et des spectateurs, tout en continuant à faire vivre le cinéma comme un objet culturel.
Des grandes lettres rouges de l’Alhambra aux séances d’art et essai du Méliès, du souvenir de l’Eden à la disparition du Royal, de la salle de quartier Saint-François aux multiplexes Megarama, Saint-Étienne a vécu le cinéma sous toutes ses formes. La ville a connu les grandes salles uniques, les cinémas populaires, les complexes multisalles, les salles associatives, les cinémas d’auteur et les lieux de conservation. Cette histoire n’est pas figée dans la nostalgie. Elle continue de s’écrire chaque semaine, à chaque séance, quand les Stéphanois choisissent encore de quitter leur canapé pour retrouver la magie du grand écran.
Car au fond, malgré les fermetures, les changements d’enseignes et les transformations du secteur, une chose demeure : Saint-Étienne reste une ville de cinéma. Une ville où les salles disparues ont laissé des souvenirs, où les salles actuelles continuent d’attirer le public, et où la mémoire du septième art reste vivante. Dans une époque où tout semble disponible en un clic, le cinéma stéphanois rappelle une évidence presque vintage, mais toujours puissante : un film, c’est encore mieux quand la lumière s’éteint dans une vraie salle.


