La chronique de Martial : une fable pour mieux accepter nos différences

Dans le jardin de Mon­sieur Klein, on trou­vait des salades, des potirons, des tomates et un petit monde peu­plé d’in­sectes. En se pen­chant bien, les genoux au sol, on pou­vait voir tout ce drôle de petit monde s’agiter. Par­mi eux, vivait un ani­mal pas comme les autres. Léo était un escar­got né sans coquille. Comme on le sait, les escar­gots se ser­vent de leur coquille en guise de mai­son où ils peu­vent se pro­téger des per­son­nes mal­hon­nêtes, du froid ou du vent. Mais Léo n’en avait pas.

Les petits escar­gots, sou­vent accom­pa­g­nés de leurs par­ents, se moquaient de Léo qui le vivait très mal. Quand on est dif­férent des autres, on pense que c’est de notre faute et pour­tant ce sont bien les autres qui sont étranges.

  • Hé Léo, tu dors encore dehors ce soir ?
  • Léo, tu es sans domi­cile fixe. Il serait temps de t’a­cheter une coquille !

Les escar­gots n’é­taient pas ten­dres avec Léo. À force de subir des moqueries qui le rendaient triste et mal­heureux, Léo déci­da de par­tir à l’aven­ture. Mais il lui fal­lait d’abord tra­vers­er la marre aux canards, sans quoi il ne pou­vait se ren­dre de l’autre côté de la route, ce pays sur lequel on lui avait racon­té tant d’his­toires fan­tas­tiques. En longeant le jardin, ce qui équiv­aut à deux min­utes en pas d’hommes, mais à une demie journée pour un escar­got, Léo ren­con­tra Mon­sieur Héron. Cet oiseau au mag­nifique plumage trem­pait ses pattes dans l’eau en même temps que son bec cher­chait des pois­sons.

  • Bon­jour Mon­sieur, le héron ! Je m’ap­pelle Léo, je suis un escar­got.

Léo aurait pu se faire chas­s­er d’un coup de bec et être avalé cru par Mon­sieur Héron. Mais celui-ci se mit plutôt à rire à gorge déployée.

  • Un escar­got ? Haha un escar­got ! Haha­ha­ha ! J’au­rais tout enten­du ! Mais tu ne vois donc pas que tu n’as pas de coquille ?
  • C’est exact, répon­dit Léo, je n’ai pas de coquille, mais je suis un escar­got quand même.
  • Bien sûr que non, fit le héron, tu es une limace !
  • C’est quoi une limace ?
  • Une limace c’est un escar­got qui a per­du sa mai­son.
  • Mais moi je ne l’ai pas per­du, je n’en ai jamais eu !
  • Ah bon  ? Peu importe, tu m’as fait rire et rien que pour cela je t’ac­corderai une faveur. Que puis-je faire pour toi mon ami ?
  • C’est sim­ple, affir­ma Léo, peux-tu m’aider à pass­er de l’autre côté de la marre et donc de l’autre côté de la route ? Je ne peux m’y ren­dre seul.

 

 

L’oiseau accep­ta. Il déploya ses ailes majestueuses puis s’élança sur ses grandes pattes, attra­pa Léo pour le loger dans son bec et prit son envol. Léo admi­rait la vue depuis les airs, il n’avait jamais rien vu de sem­blable et tout lui sem­blait infin­i­ment vaste, lui qui n’é­tait pas plus gros qu’un doigt d’homme.

  • Et voilà mon ami ! Je te dépose en terre sainte, dit le héron.
  • Je te remer­cie, rétorqua Léo. Per­son­ne ne m’a témoigné d’au­tant de gen­til­lesse. Partout où je me rendrai doré­na­vant, je racon­terai tout ce que tu as fait pour moi.

Aus­sitôt dit, l’oiseau avait dis­paru et Léo se retrou­va à la mer­ci d’un monde dont il igno­rait tout. Il n’é­tait jamais sor­ti du potager de Mon­sieur Klein. Tout ce qu’il voy­ait à présent, c’est à dire de l’herbe ver­doy­ante et fris­son­nante au gré des vents, l’émer­veil­lait. Il croisa un lézard bien trop occupé à paress­er sous un soleil de plomb, une abeille qui buti­nait tran­quille­ment sans se souci­er de ses sem­blables et une sauterelle qui en sautant à grandes enjam­bées ne l’avait même pas remar­qué. Mais sous le voile d’un nuage, il vit s’ap­procher de lui une ombre menaçante : ‑Qui es-tu étranger ? deman­da une voix.

  • Je m’ap­pelle Léo, je suis un escar­got et j’habite de l’autre côté de la marre aux canards.
  • Nous aus­si nous sommes des escar­gots, mais toi tu n’en es pas un, tu n’as même pas de coquille gros malin !

Léo s’aperçu qu’ils représen­taient une bonne dizaine d’escar­gots autour de lui, à s’en­traîn­er dure­ment comme des ath­lètes. L’un d’en­tre eux soule­vait des haltères avec ses antennes, un autre lançait des cure-dents en guise de javelot, un dernier ten­tait de faire dis­paraître une four­mi dans un cha­peau tressé d’herbes.

  • Je ne suis peut-être pas le meilleur, s’ex­cla­ma Léo, mais je pour­rais vous sur­pren­dre bien plus que vous ne l’imag­inez ! Je pense être capa­ble de faire par­tie de votre équipe.
  • Ça j’en suis moins sûr, nous sommes “Les gastéropodes ambu­lants”, une troupe de cirques qui voy­age depuis plusieurs généra­tions pour se don­ner en spec­ta­cle. Il y a Gas­ton le funam­bule, Mered­ith la voy­ante, Hec­tor le costaud et…

Il n’eut pas le temps de ter­min­er sa phrase qu’un escar­got plus gros que les autres avec une bal­afre à un œil fit son appari­tion.

  • Je suis Edgar la bal­afre, le chef de cette troupe. C’est à moi que tu dois t’adress­er la limace ! Tu pré­tends pou­voir faire par­tie de la troupe, mais tu n’as aucun tal­ent.
  • Puisque tu ne me laiss­es pas le choix, dit Léo, je te pro­pose un chal­lenge. Nous n’au­rons qu’à faire une course et le pre­mier arrivés aura rai­son de cette his­toire.
  • Très bien ! Tu affron­teras cinq de mes meilleurs coureurs. S’ils gag­nent, tu devras t’en aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Mais si tu gagnes, tu nous prou­veras que tu peux rester avec nous et inté­gr­er la troupe.
  • C’est par­ti ! Cria Léo, plus que jamais déter­miné.

On traça des lignes droites au sol pour créer des couloirs de cours­es comme aux jeux escar­golympiques.

Hec­tor le costaud était là pour don­ner le départ de la course :

  • Prêts ? Un… deux… Trois, partez !

La course démar­ra sur des cha­peaux de roues. Les cinq escar­gots avaient pris de l’a­vance tan­dis que Léo avançait tran­quille­ment. Mais très vite, ils com­mencèrent à s’es­souf­fler, leurs coquilles devenant de plus en plus lourde, sauf Léo qui n’en avait pas. Comme il se sen­tait léger, Léo les dépas­sa un par un et tous durent aban­don­ner pro­gres­sive­ment. Léo courait de plus en plus vite. Il finit par franchir la ligne d’ar­rivée avec brio sous les yeux ébahis d’Edgar la bal­afre.

  • Tu m’as éton­né… Oui je dois dire que je suis agréable­ment sur­pris Léo. Tu n’as pas de mai­son, mais la notre sera la tienne doré­na­vant. Tu es bel et bien le plus fort d’en­tre nous. Tu mérites ta place dans notre cirque.

Edgar lui remit une médaille et les autres soulevèrent Léo, qui était bien plus léger qu’eux, pour le récom­penser en s’écri­ant en cœur :

  • Vive notre roi ! Vive Léo ! Vive notre roi Léo !

La joyeuse troupe de cirque accep­ta Léo par­mi eux et com­prit que les dif­férences font sou­vent nos forces. La légende racon­ta que la troupe par­cou­rut le monde entier et Léo devint même une star en ayant sa pho­to en cou­ver­ture du mag­a­zine “Le mille-pattes enchaîné”.

Mar­tial MOSSMANN 

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