Un prénom de vieille ?

Emma, Jade, Emma, Gabriel, ou Jules, et d’autre prénom… Ils sont les plus répandus en France selon la dernière édition du fichier des prénoms publiée par l’Insee. Ils ont de beaux jours devant eux. Mais qu’en est-il pour Bernadette, Eric, Antoinette ou Chantal ? Ces prénoms, qui ont connu leur heure de gloire il y a plusieurs décennies, sont rarement portés par les plus jeunes d’entre nous. Alors comment vit-on avec un vieux prénom lorsqu’on n’est pas si vieux que ça ?

 

Un prénom de vieille ?

 

Dès sa naissance, et sans même le réaliser, Bernadette, 23 ans, a fait face à l’incompréhension : « Après l’accouchement, le médecin a tout de suite échangé nos prénoms avec ma mère : il pensait que Bernadette venait de donner naissance à Annie. C’était l’inverse ! » Il faut dire qu’en 1994, son prénom se faisait déjà rare : seulement 24 enfants ont été prénommés ainsi cette année-là, contre 5 093 en 1949.

 

Les parents de Jean-Serge, eux, ont dû batailler contre les agents de l’état civil. « Ils ont dû retourner trois fois à la mairie parce que sur le certificat de naissance, à chaque fois, il était écrit Serge comme deuxième prénom et pas Jean-Serge comme un seul prénom composé. » Ce raccourci poursuit encore le jeune homme aujourd’hui. Régulièrement, il doit traiter avec la CAF ou la Sécurité sociale, qui ont tendance à dissocier Jean de Serge, en inscrivant un premier puis un deuxième prénom. Une erreur sans doute liée au fait que, depuis 1946, ils ne sont qu’entre cinq et dix à être prénommés ainsi chaque année.

 

Mais c’est à l’école que les ennuis ont réellement débuté. « Vers l’école primaire, les insultes ont commencé, raconte Bernadette, étudiante en histoire. C’est là que j’ai compris que mon prénom sortait de l’ordinaire. » « Tu ne fais pas partie des enfants cool quand tu portes un prénom pareil », analyse celle qui a souvent hérité du surnom « Bernadette-Chirac ». Madeleine, 22 ans, parfois rebaptisée « Madeleine-au-beurre », a subi les mêmes railleries. « On m’a beaucoup dit que j’avais un prénom de grand-tante ou de grand-mère… de vieille quoi ! »

 

 

« Ha mais tu ressembles à ça ? »

 

Et les remarques intriguées ou blessantes ne sont pas l’apanage des camarades de classe. « Mes professeurs avaient tendance à alourdir mon prénom, en m’appelant Marie-Antoinette, raconte Antoinette, 22 ans. Ou alors ils confondaient avec d’autres vieux prénoms comme Henriette ou Bernadette. » L’année de sa naissance (1995), seules 25 filles ont été prénommées ainsi, alors qu’elles étaient près de 2 000 en 1920, selon le fichier des prénoms de l’Insee. Aujourd’hui encore, ces jeunes adultes doivent faire face aux préjugés associés à leur prénom.

 

« Supporter son prénom »

 

En vouloir à ses parents ? « Plus jeune, je leur en ai voulu d’avoir choisi un prénom qui ne collait pas à ma génération », se souvient Antoinette. Elle a même envisagé de prendre un autre prénom, à tel point que, vers ses 7 ans, ses parents l’ont emmenée à la mairie pour se renseigner sur la procédure. « Là-bas, on m’a dit qu’en général, on échangeait avec le deuxième prénom. Marguerite dans mon cas. Clairement, autant garder le premier ! » s’amuse-t-elle. Pour Chantal, l’envie est arrivée plus tard, vers la fin du collège. Mais elle a vite renoncé. « Ça me ferait trop de peine parce que c’est un héritage, une question de filiation. Ce prénom, il fait partie de moi et j’aurais l’impression de me renier. »

D’autant que, souvent, ces jeunes n’ont pas été prénommés ainsi par hasard. Au contraire, leur prénom s’inscrit dans une histoire familiale. « Je pense qu’on ne prend pas tout de suite conscience de son importance pour les parents. Mais aujourd’hui, je sais que ça comptait beaucoup pour eux », confie Bernadette, nommée ainsi en souvenir de sa tante. Et d’ajouter, philosophe : « Soit on s’en débarrasse, soit on en fait une force. Après tout, ça fait partie de soi. » Les parents d’Antoinette, eux, ont toujours eu à cœur d’assumer leur choix.

De son côté, Chantal n’en a jamais tenu rigueur à ses parents, ayant pris conscience très tôt qu’il s’agissait d’un hommage à sa grand-mère. « Et puis, à travers moi, eux aussi ont souffert des moqueries des autres enfants. Ça les énervait autant que moi. Je ne pense pas qu’ils imaginaient que j’essuierais autant de remarques », raconte la jeune femme.

 

« Ce prénom m’a endurcie »

 

Car avec l’âge, avoir un prénom jugé ringard peut finalement avoir ses avantages. En tout cas, l’originalité paye. « Il y a un côté ‘remarquable’ avec un vieux prénom. C’est un facteur différenciant, donc un atout », affirme Antoinette. Un nom ne doit pas refléter sa personnalité et ce qu’on est. L’important c’est d’être heureux dans sa vie.

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