Mais depuis plusieurs mois, un sentiment revient chez de nombreux Stéphanois : Centre Deux semble perdre de son énergie. Des cellules commerciales fermées, des vitrines moins animées, des enseignes qui changent ou disparaissent, une fréquentation qui paraît plus irrégulière selon les jours. Le centre commercial n’est pas vide, loin de là, et il conserve des locomotives importantes comme Auchan ou Primark et Decitre qui malheureusement ferme ces portes. Mais l’impression d’un centre qui peine à remplir tous ses espaces s’installe dans les conversations. À Saint-Étienne, où le commerce est déjà un sujet sensible, cette évolution interroge.
“Je viens ici depuis des années, surtout pour Auchan et quelques boutiques. Avant, j’avais l’impression qu’il y avait plus de choix. Maintenant, on voit des rideaux fermés, des emplacements vides, et ça donne une impression triste”, confie une cliente rencontrée dans la galerie. Pour cette habitante du secteur Bellevue, Centre Deux reste pratique, mais le plaisir de s’y promener semble s’être affaibli. “On vient faire ce qu’on a à faire, puis on repart. Avant, on traînait un peu plus.”
Le phénomène ne concerne pas seulement Centre Deux. Depuis plusieurs années, le commerce stéphanois traverse une période difficile. Le centre-ville a vu plusieurs enseignes fermer leurs portes, notamment dans le prêt-à-porter, la restauration ou les boutiques indépendantes. La rue du Général-Foy, la rue Michelet, les Ursules ou encore certains secteurs historiquement commerçants ont été touchés par une succession de rideaux baissés. Cette fragilité commerciale donne une résonance particulière à ce qui se passe à Centre Deux : quand une boutique ferme dans la galerie, ce n’est pas seulement une adresse qui disparaît, c’est un signal de plus dans une ville déjà inquiète pour son attractivité.
L’arrivée de Primark en mars 2023 devait marquer un tournant, mais non
Centre Deux a pourtant connu une opération de relance importante. Le groupe Klépierre, propriétaire et gestionnaire du centre, a engagé d’importants travaux de rénovation afin de moderniser la galerie et d’attirer de nouvelles enseignes. L’arrivée de Primark en mars 2023 devait marquer un tournant. L’enseigne irlandaise, très attendue à Saint-Étienne, s’est installée sur plusieurs milliers de mètres carrés et a attiré une forte curiosité lors de son ouverture. Pour beaucoup de Stéphanois, Primark représentait alors une chance de redonner du flux à Centre Deux et d’éviter que le centre ne s’enfonce dans une image vieillissante.
“Primark a ramené du monde, c’est évident. Le samedi, on voit bien qu’il y a plus de passage. Mais parfois, les gens viennent pour Primark, ils font leur tour et ils repartent. Ce n’est pas toujours bénéfique pour toutes les boutiques”, observe un commerçant de la galerie. Selon lui, l’enjeu est de réussir à transformer le passage en achats dans l’ensemble du centre. “Une grosse enseigne, c’est bien, mais il faut que toute la galerie vive autour. Sinon, ça crée du flux sans forcément sauver tout le monde.”
L’arrivée de Primark a effectivement ramené du monde, notamment les week-ends et pendant les périodes de forte consommation. Mais une locomotive, aussi puissante soit-elle, ne suffit pas toujours à maintenir l’ensemble d’une galerie en tension positive. Le défi d’un centre commercial repose sur l’équilibre entre les grandes enseignes, les boutiques de proximité, les services, la restauration et l’expérience proposée aux visiteurs. Si certains espaces se vident ou si l’offre paraît répétitive, les clients viennent pour une seule enseigne, font leur achat, puis repartent. Le risque est alors de transformer la galerie en simple couloir de passage.
La concurrence est forte entre Centre Deux, Steel, Monthieu, le centre-ville et internet
À Saint-Étienne, cette question est d’autant plus importante que les habitudes de consommation ont changé. Les consommateurs comparent davantage les prix, achètent en ligne, attendent les promotions, commandent sur internet ou se déplacent vers d’autres pôles commerciaux de l’agglomération. La concurrence est forte entre Centre Deux, Steel, Monthieu, le centre-ville et les zones périphériques. Chaque pôle commercial doit désormais justifier le déplacement. Il ne suffit plus d’avoir des boutiques : il faut donner une raison de venir, de rester et de revenir.
Pour une étudiante stéphanoise rencontrée près de l’entrée du tram, Centre Deux reste avant tout un lieu pratique. “Je viens parce que c’est accessible. Le tram s’arrête juste à côté, il y a Auchan, Primark, des boutiques utiles. Mais si je veux vraiment me faire une sortie shopping, je vais parfois ailleurs ou je commande sur internet.” Elle reconnaît que le centre garde un rôle important, notamment pour les habitants sans voiture. Mais elle estime aussi que l’offre manque parfois de nouveauté. “Il faudrait plus de lieux sympas, peut-être de la restauration différente, des choses plus modernes. Là, on a parfois l’impression que ça tourne un peu en rond.”
Pour une partie des clients, Centre Deux garde donc des avantages évidents. Le centre est accessible en tramway, dispose d’un grand parking, se trouve près de quartiers densément peuplés et conserve une offre de services utile au quotidien. Beaucoup de Stéphanois continuent d’y faire leurs courses par habitude. Certains y trouvent un côté pratique que les zones périphériques n’offrent pas toujours, notamment pour ceux qui n’ont pas de voiture. Mais cette base de fréquentation ne garantit pas la vitalité de toutes les boutiques.
Le départ ou la fermeture de commerces dans une galerie commerciale crée souvent un effet visuel immédiat. Une vitrine vide se remarque. Un rideau fermé aussi. Même lorsque la situation est temporaire, l’image renvoyée au public peut être négative. Dans un centre commercial, la perception compte presque autant que les chiffres. Un client qui voit plusieurs emplacements fermés peut avoir le sentiment que le lieu décline, même si d’autres enseignes fonctionnent correctement. À Centre Deux, c’est cette impression qui semble gagner une partie des habitués.
“Quand on voit plusieurs locaux fermés, on se dit que ça va mal, même si ce n’est peut-être pas toute la réalité. Mais l’image compte beaucoup”, estime un retraité stéphanois, habitué du centre depuis de nombreuses années. Il se souvient d’une époque où la galerie lui paraissait plus animée. “Avant, on venait ici pour se promener, regarder les vitrines, boire un café. Aujourd’hui, je viens surtout pour faire mes courses. C’est moins vivant.”
la baisse du pouvoir d’achat pèse lourdement
Les commerçants, eux, doivent composer avec une équation compliquée. Les charges, les loyers, le coût de l’énergie, les salaires, la baisse du pouvoir d’achat et la concurrence du e-commerce pèsent lourdement sur les marges. Dans le prêt-à-porter, la situation est particulièrement tendue. Plusieurs enseignes nationales ont réduit leur réseau en France ces dernières années. Certaines marques ferment des magasins pour se concentrer sur les plus rentables, d’autres privilégient internet ou les grandes métropoles. Saint-Étienne, comme d’autres villes moyennes, subit ces arbitrages.
Un vendeur travaillant dans la galerie résume cette difficulté : “Les clients sont là, mais ils font attention. Ils regardent, ils comparent, ils attendent les promotions. On sent que le pouvoir d’achat pèse. Le commerce, aujourd’hui, c’est plus compliqué qu’avant.” Selon lui, les centres commerciaux doivent désormais proposer autre chose qu’une simple succession de boutiques. “Il faut créer une ambiance, des animations, donner envie de rester. Sinon, les gens commandent en ligne.”
Le cas de C&A reste dans les mémoires. Présente depuis l’ouverture historique de Centre Deux, l’enseigne avait fini par quitter le centre commercial stéphanois après des années de présence. Son départ avait marqué symboliquement la fin d’une époque. Primark a depuis repris une place majeure dans la galerie, mais le souvenir de cette fermeture rappelle que même les grandes enseignes ne sont pas éternelles. Dans le commerce actuel, la fidélité à un territoire ne suffit plus : les directions nationales regardent les chiffres, la rentabilité et les perspectives de fréquentation.
Pour les Stéphanois, la fermeture de commerces à Centre Deux pose aussi une question sociale. Un magasin qui baisse le rideau, ce sont parfois des salariés reclassés, parfois des contrats non renouvelés, parfois des équipes inquiètes. Le commerce reste un secteur important pour l’emploi local, notamment pour les jeunes, les étudiants, les vendeurs expérimentés ou les personnes en reconversion. Derrière une vitrine vide, il y a souvent des parcours professionnels et des revenus fragilisés. Dans une ville où la question de l’emploi reste centrale, cette dimension ne peut pas être ignorée.
“Quand un magasin ferme, on pense à la vitrine vide, mais il y a aussi les salariés derrière. Pour certains, c’est un vrai coup dur”, rappelle une habitante de la Cotonne, venue faire ses courses dans la galerie. Elle dit comprendre que les enseignes s’adaptent à la crise, mais regrette une perte de lien humain. “Acheter sur internet, c’est pratique, mais ça ne remplace pas une vendeuse qui vous conseille ou une boutique où l’on peut essayer.”
La situation interroge également l’avenir du quartier. Centre Deux n’est pas isolé du reste de Saint-Étienne. Il s’inscrit dans un secteur populaire, résidentiel, bien desservi, mais qui a besoin d’un équipement commercial vivant pour conserver son attractivité. Un centre commercial dynamique peut soutenir les commerces voisins, créer du passage, sécuriser les espaces et maintenir une animation urbaine. À l’inverse, une galerie qui se vide progressivement peut nourrir un sentiment de déclassement. Pour Bellevue, pour les habitants du secteur et pour les usagers quotidiens, l’enjeu dépasse donc la simple question du shopping.
Centre Deux pourrait-il devenir autre chose qu’une galerie commerciale traditionnelle ?
Le paradoxe est que Centre Deux possède encore de nombreux atouts. Sa localisation reste stratégique, son accessibilité en transports en commun est réelle, Auchan demeure une locomotive alimentaire importante et Primark continue d’attirer une clientèle venue parfois de toute l’agglomération. Le centre n’est pas condamné. Mais il doit sans doute trouver un nouveau modèle. Le centre commercial classique, construit autour de l’hypermarché et des boutiques de prêt-à-porter, ne fonctionne plus comme dans les années 1980 ou 1990. Les attentes ont changé. Les clients veulent des services, de la restauration, des espaces agréables, des animations, des expériences, mais aussi des enseignes utiles au quotidien.
“Il ne faudrait pas grand-chose pour que ça reparte mieux”, estime un père de famille venu avec ses enfants. “Un peu plus de restaurants, des animations pour les familles, des boutiques différentes, pourquoi pas des commerces locaux. On sent qu’il y a du potentiel, mais il faut donner envie.” Pour lui, Centre Deux reste bien placé, mais doit se réinventer. “Les gens ne viennent plus seulement pour acheter. Ils veulent passer un moment agréable.”
À Saint-Étienne, certains habitants aimeraient voir arriver davantage de commerces complémentaires : des enseignes culturelles, des loisirs, des espaces pour les enfants, des restaurants plus variés, des services médicaux ou paramédicaux, des commerces locaux, des boutiques indépendantes capables de donner une identité plus stéphanoise à la galerie. Le modèle du centre commercial uniquement composé de grandes chaînes paraît moins séduisant qu’avant. Les clients veulent du pratique, mais aussi du vivant. Ils ne veulent plus seulement consommer, ils veulent trouver une ambiance.
La question de l’identité est centrale. Centre Deux pourrait-il devenir autre chose qu’une galerie commerciale traditionnelle ? Pourrait-il assumer un rôle de centre de quartier renforcé, avec plus de services de proximité, plus d’événements, plus de lien avec les acteurs locaux ? Pourrait-il accueillir des commerces éphémères, des créateurs stéphanois, des associations, des animations culturelles ou sportives ? Dans une ville qui cherche à redynamiser son commerce, Centre Deux pourrait redevenir un laboratoire plutôt qu’un simple lieu de consommation.
Le problème, c’est que le temps commercial va vite. Quand une enseigne ferme, il faut retrouver rapidement un repreneur. Quand les cellules restent vides trop longtemps, l’image du centre se dégrade. Quand l’offre se réduit, les clients viennent moins souvent. Et quand les clients viennent moins souvent, les enseignes restantes souffrent à leur tour. C’est l’effet domino que redoutent toutes les galeries commerciales. Pour éviter cette spirale, il faut une stratégie claire, visible et lisible par les habitants.
À Saint-Étienne, la situation de Centre Deux doit aussi être regardée dans un contexte plus large. Le commerce local souffre d’une concurrence multiple : internet, zones commerciales périphériques, baisse du pouvoir d’achat, stationnement, image de la ville, habitudes de déplacement, vieillissement de certaines galeries, difficultés des enseignes nationales. Les fermetures ne sont pas toujours le signe d’un échec local. Elles s’inscrivent souvent dans des décisions nationales. Mais leurs conséquences, elles, se vivent localement, dans les quartiers, dans les rues et dans les centres commerciaux.
À Saint-Étienne, où chaque fermeture de commerce est vécue comme un symptôme de plus
Pour les clients, l’enjeu est simple : ils veulent trouver une offre qui donne envie de se déplacer. Un centre commercial ne peut plus seulement compter sur son histoire ou sur sa localisation. Il doit surprendre, rassurer, proposer des services, créer du confort et donner le sentiment que chaque visite vaut le coup. Dans le cas contraire, les consommateurs iront ailleurs ou commanderont depuis leur canapé. Et sur ce terrain-là, internet ne ferme jamais boutique.
Centre Deux n’est donc pas mort, mais il est à un moment charnière. Le centre commercial conserve une place importante dans le quotidien stéphanois, mais il doit convaincre qu’il peut encore évoluer. Les fermetures de commerces, même lorsqu’elles sont ponctuelles, rappellent que le modèle doit être réinventé. L’arrivée de Primark a permis de redonner un souffle, mais l’avenir ne peut pas reposer sur une seule enseigne. La vitalité d’un centre commercial se mesure à l’ensemble de son offre, à son ambiance, à sa capacité à attirer différents publics et à son utilité dans la vie quotidienne.
À Saint-Étienne, où chaque fermeture de commerce est vécue comme un symptôme de plus, Centre Deux reste observé de près. Les Stéphanois ne demandent pas forcément un centre commercial luxueux ou spectaculaire. Ils veulent un lieu propre, vivant, accessible, utile, avec des commerces variés et une vraie raison d’y passer du temps. Le défi est là : ne pas laisser Centre Deux devenir seulement un souvenir des grandes années du commerce stéphanois, mais en faire un espace capable de répondre aux usages d’aujourd’hui.
“Je pense que les gens sont encore attachés à Centre Deux”, résume une cliente régulière. “Mais il faut que ça bouge. Si on voit toujours les mêmes boutiques fermer et rien revenir derrière, on finit par perdre l’habitude de venir.” Cette phrase résume sans doute le défi du centre commercial : conserver l’attachement des Stéphanois tout en leur donnant de nouvelles raisons de pousser les portes.
La galerie a encore des cartes à jouer. Elle dispose d’un emplacement, d’une histoire, d’une clientèle fidèle et de locomotives commerciales solides. Mais elle doit éviter l’effet des vitrines vides qui abîme rapidement la perception d’un lieu. Dans une ville qui cherche à retrouver de l’élan, Centre Deux peut encore être un acteur important. À condition de ne pas se contenter de survivre, mais de redevenir désirable.


