La chronique de Martial : le jour où je suis allé chez Louis-Ferdinand Céline

C’était précisément le 25 décembre 2017. J’avais fêté Noël à Montmartre, quartier où je me sens chez moi à chaque fois que j’y vais, car je sens l’âme des artistes que j’idolâtre depuis toujours imprégner chaque ruelle. Je suis passé devant le bateau-lavoir là où Picasso avait jadis installé son atelier. La maison de Renoir. L’appartement où Van Gogh a logé quelques temps. Et bien-sûr, rue Girardon, là où habita l’écrivain Louis-Ferdinand Céline avant de finir sa vie à Meudon.

Que l’on aime où pas Céline, il faut reconnaître qu’il a bouleversé les codes de la littérature française avec la publication de Voyage au bout de la nuit en 1932. Rien que l’incipit du roman vaut son pesant d’or : “Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade”. Le mythe Céline était lancé.

À mes yeux, il demeure le plus grand écrivain de tous les temps. Avec sa gouaille  semblable à nulle autre pareille. Attention, je ne cautionne pas ses pamphlets plus sombres, mais ça n’enlève pas le génie à son auteur.

Je me devais donc ce 25 décembre d’aller plus loin dans mon pèlerinage. C’était plus fort que moi. Il fallait que je me rende sur le dernier lieu de vie de l’écrivain maudit. Je suis arrivé au 25 ter route des Gardes à Meudon. Céline s’est éteint dans ce pavillon en 1961, mais sa femme y vivait toujours en 2017. Âgée de 105 ans, Lucette  Destouches née Almansor, est consciente mais alitée. Le personnel soignant se relaye à son chevet jour et nuit pour l’assister. Moi j’arrive tout juste devant le portail vétuste, il fait un froid glacial. La grisaille dans le ciel me rappelle qu’on est bien le jour de Noël. À travers une des vitres de la maison, un sapin décoré scintille. Dans le jardin, rien ne semble avoir changé depuis l’époque où Céline y vivait. Et des vidéos de cette vieille demeure j’en ai visionné assez pour la reconnaître au premier coup d’œil. Il est loin le temps où on pouvait voir l’écrivain, vêtu de haillons, scrutant ceux qui venaient prendre des cours de danse avec Lucette.

Quelle émotion lorsque j’ai aperçu le portail ouvert ! J’ai imaginé mille fois sonner à la porte et qu’on m’ouvre pour monter voir Lucette. J’aurais tant aimé pouvoir échanger avec elle, sur cette vie d’errance au château de Singmaringen et sur le périple au Danemark pour fuir la prison avec Robert le Vigan, Céline et le chat Bébert. Sur l’écorché vif également avec qui elle a partagé sa couche. Elle m’en aurait tant raconté de ces années de péripéties. On aurait parlé de Marcel Aymé, Arletty et Michel Simon, leurs amis de toujours. Et puis de Sartre aussi, que Céline n’aimait pas et qu’il surnommait “l’agité du bocal”. J’aurais pu, après tout, puisque Paris Match est allé à la rencontre de Lucette la même année. Mais je n’ai pas osé déranger une vieille dame, fatiguée, usée, qui ne désirait peut-être pas recevoir de visite impromptue. Alors j’ai respecté sa quiétude. J’ai photographié avec mes yeux tout ce que je pouvais voir de loin et je suis parti.

Lucette décédera deux ans plus tard, pour rejoindre son Louis-Ferdinand, et plus rien ne les séparera désormais. Je ne les ai jamais rencontré. Je n’ai pas eu cette chance. Mais si vous voulez mon avis, les légendes ne meurent jamais.

Martial MOSSMANN

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