La chro­nique de Martial : adieu à la vingtaine

J’aurai bien­tôt 30 ans. En dix années, j’ai été manu­ten­tion­naire à l’u­sine, pay­sa­giste dans une mai­son de retraite, démé­na­geur, équi­pier dans un fast food, inté­ri­maire pour de la mise en rayon et des inven­taires, ani­ma­teur com­mer­cial, je me suis dégui­sé en mas­cottes pour les enfants dans le milieu de la grande dis­tri­bu­tion, j’ai été pigiste, ven­deur en maga­sin, j’ai écrit un livre, j’ai été contrô­leur de trains, j’ai fait de la poli­tique, j’ai été assis­tant admi­nis­tra­tif puis atta­ché de presse au sein d’un Département, j’ai créé mon asso­cia­tion et je suis éga­le­ment deve­nu chro­ni­queur à la radio.

J’ai eu mille vies. Et pour­tant quand je regarde dans le rétro­vi­seur du pas­sé, j’ai l’im­pres­sion de n’a­voir rien fait. Quoiqu’on fasse il faut res­ter humble. Ne pas le faire pour la lumière mais pour l’en­ri­chis­se­ment per­son­nel. Tailler la pierre brute qui som­meille en soi.

Moi qui suis à l’au­tomne de ma vie, main­te­nant je sais. Je sais que je ne sais tou­jours rien”. Gabin.

On croit par­fois tout savoir, en vain. Comme disait Gabin : “Moi qui suis à l’au­tomne de ma vie, main­te­nant je sais. Je sais que je ne sais tou­jours rien”. J’ai par­fois connu l’é­tat de bon­heur, la joie, le doute, la peur, la rage, le sen­ti­ment d’in­jus­tice, la quié­tude. J’ai connu une époque inso­lite, pleine de rebon­dis­se­ments que même mon ima­gi­na­tion débor­dante n’au­rait pu anti­ci­per. J’ai même connu le franc. Lorsque je me pro­me­nais avec 100 francs en poche et que j’a­vais l’im­pres­sion d’être riche. J’ai connu une tem­pête, des atten­tats à répé­ti­tion, une crise éco­no­mique, les gilets jaunes, une pan­dé­mie, cinq pré­si­dents de la République sans que grand chose ne change. J’ai vu la Terre pillée, brû­lée, dévas­tée, inon­dée. Les ani­maux com­men­cer de disparaître.

Pourquoi n’ai-je l’im­pres­sion d’a­voir rien fait ? Parce que je n’ai pas fini d’ai­der mon pro­chain. Parce que je ne suis qu’une infime gou­te­lette au sein de l’u­ni­vers. Parce que ce ne sont pas des sel­fies sur un réseau social qui lais­se­ront un sou­ve­nir indé­lé­bile de mon pas­sage sur cette pla­nète. J’ai encore bien des rêves à réa­li­ser, des mis­sions à accom­plir, des per­sonnes à aimer. Si j’a­vais un mes­sage à lais­ser à l’en­fant que je fus, ce serait : “Vas‑y, fonce gamin. N’écoute pas cette prof qui te dit qu’on ne fera jamais rien de toi. Trompe-toi mais ne trompe pas les autres. La chose la plus grave dans une vie n’est pas d’a­voir échoué ; c’est de n’a­voir rien fait pour réussir”.

Adieu à la vingtaine.

Martial Mossmann

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