La chro­nique de Martial : tes dési­rs font désordre

Il est des jours où l’on n’a envie de rien. Pas même de par­ler à qui que ce soit. Le simple fait d’échanger un regard peut nous don­ner envie de nous ter­rer dans un trou et ne plus jamais en sortir.

Allez, laisse-toi aller à ton ima­gi­na­tion. Imagine que tu te retrouves sur une île déserte. On t’a déjà posé la ques­tion mille fois : « Si tu te retrou­vais sur une île déserte… ? ». Et si c’était vrai, jus­te­ment ? Serais-tu moins heu­reux ? Ne réap­pren­drais-tu pas les besoins impé­rieux de la vie ? Revenir au réel, au vivant. Là en ce moment même, tu es allon­gé sur une plage avec pour seule dis­trac­tion le bruit des vagues hou­leuses. Si, si. Imagine une seconde. L’eau cris­tal­line. Les mouettes qui te narguent en cou­ron­nant le ciel. Tu es seul. Tu penses à tes pola­ri­tés en toi. Celles qui divisent ton esprit. Celles qui te rat­tachent à l’eau, à l’air, à la Terre et au feu. Tu ne fais plus qu’un avec les élé­ments. Ton corps se puri­fie d’une aura spi­ri­tuelle. Tu entres en transe comme les éphores du temps de la Grèce antique.

En usant de cette ima­gi­na­tion sans fin, tu peux pas­ser d’un monde à un autre. D’une époque à une autre. Tu deviens une enti­té. Le vide s’accentue en toi. Dans l’espace-temps tu es proche de zéro. Tu décides de chan­ger de dimen­sion. Tu peux bien faire ce que tu veux puisque c’est toi qui contrôles ton cer­veau. Rien que ça. Tu vois au loin… une toile peinte dans laquelle tu rêves de t’immiscer. C’est « Le déjeu­ner des cano­tiers » d’Auguste Renoir. Peu à peu tu te fonds dans le décor. L’heure est à la fête. On y conte des anec­dotes crous­tillantes sur les grands hommes qui ont jadis fou­lé la Terre. On boit jusqu’à plus soif. Une belle femme accou­dée à une bar­rière te dévi­sage. Sont-ces tes vête­ments qui la ques­tionnent ? Ou bien ton air impé­tueux ? Tu l’ignores. Elle semble avoir un brin de curio­si­té dans le regard. Elle veut te per­cer à jour. Tu ne sais rien d’elle. Tu ne sais déjà pas grand-chose de toi.

Te voi­là trans­po­sé à une autre époque. L’an 2045. L’ère de la déshu­ma­ni­sa­tion. Tu as débar­qué dans un monde où les femmes et les hommes souffrent d’une extrême soli­tude. Dans les trans­ports, ils s’évitent. Ils ne se serrent pas la main de peur de se trans­mettre un quel­conque virus. Un drone flotte au-des­sus des têtes pour se rendre compte des débor­de­ments. L’œil observe habi­le­ment. Il a dans sa mémoire numé­rique l’identité de chaque pas­sant jusqu’au moindre détail, prêt à le remettre aux auto­ri­tés en cas de déso­béis­sance civile. Un homme fait son foo­ting. Génétiquement modi­fié au niveau des jambes, il court d’un mou­ve­ment plus rapide que l’éclair. Les robots assu­jet­tis par leurs maîtres portent des sacs de courses. Les écrans publi­ci­taires se baladent libre­ment pour van­ter leurs der­niers pro­duits à vendre. Personne ne se parle. On ne parle qu’aux machines. Pour répondre oui ou non. Le plus sou­vent on n’a pas le droit de dire non… On n’a le droit de rien.

Tu te réveilles. Il est l’heure d’aller au tra­vail. Quel cau­che­mar. Cette dys­to­pie n’était pas réelle. Mais elle pour­rait le deve­nir un jour. Rien n’est impos­sible. Vis comme si c’était le der­nier jour de ton exis­tence et savoure-le. Il est inestimable.

Martial MOSSMANN 

© Photo pro­mo film Invasion Los Angeles.

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