La pan­dé­mie vue par les séries

Comme toutes les pro­duc­tions cultu­relles, les séries ont été très lour­de­ment impac­tées par la pan­dé­mie de la Covid-19. Les tour­nages ont été inter­rom­pus lon­gue­ment et à plu­sieurs reprises pen­dant les vagues suc­ces­sives de conta­mi­na­tions. Des lan­ce­ments ont dû être repous­sés ou annu­lés. Certaines sai­sons dif­fu­sées au pre­mier semestre 2020 ont été ampu­tées de leurs der­niers épi­sodes. Les nou­velles sai­sons ont dû être déca­lées et par­fois lar­ge­ment réécrites. Les masques des­ti­nés aux tour­nages des séries médi­cales ont été don­nés aux hôpi­taux. Des acteurs et des membres du staff ont été atteints par le virus et des épi­sodes sont dédiés à la mémoire de ceux qui en sont morts.

Beaucoup de séries très popu­laires comme The Good Doctor ou This Is Us ont inté­gré la pan­dé­mie dans leur his­toire. Si pour une série médi­cale cela peut paraître per­ti­nent, c’est plus éton­nant pour une comé­die dra­ma­tique. Certains déplorent que la Covid-19 devienne un per­son­nage de leurs séries pré­fé­rées, car ils consi­dèrent qu’elles doivent nous faire oublier notre quo­ti­dien, pas nous le rap­pe­ler, sur­tout quand il est pénible et par­fois tra­gique. D’autres consi­dèrent qu’il serait inima­gi­nable pour les séries les plus popu­laires de faire comme si cette crise mon­diale his­to­rique dans laquelle leur public est plon­gé n’existait pas.

 

 

 

Des soi­gnants héroïques

Le pre­mier épi­sode de la sai­son 17 de Grey’s Anatomy com­mence par un mono­logue de l’héroïne, Meredith Grey, chef du dépar­te­ment chi­rur­gie d’un hôpi­tal de Seattle. Elle explique que les jeunes chi­rur­giens suivent une for­ma­tion qui s’appelle « l’éthique du désastre » au cours de laquelle ils défi­nissent ce qu’ils feraient si l’inimaginable se pro­duit. Elle se fait la réflexion que cette for­ma­tion aux soins médi­caux en situa­tion de catas­trophe est très impar­faite, car on ne peut pas réa­li­ser com­ment on va réagir face au pire, quand on est sub­mer­gé par la vague d’une pan­dé­mie comme celle de la Covid-19.

L’héroïne, d’abord pré­sen­tée lut­tant contre la pan­dé­mie, se retrouve ensuite infec­tée par le virus et vic­time de sa forme grave dans le troi­sième épi­sode. Alors que des cen­taines de soi­gnants sont morts de la mala­die aux États-Unis, et que des dizaines de mil­liers d’autres ont été conta­mi­nés, Grey’s Anatomychoisit de sen­si­bi­li­ser les spec­ta­teurs en mon­trant ce per­son­nage qu’ils affec­tionnent épui­sé par le tra­vail, puis très malade, afin qu’ils réa­lisent la situa­tion extrême dans laquelle ces soi­gnants se trouvent depuis des mois.

 

 

De la même manière, les pre­miers épi­sodes de toutes les autres séries médi­cales les plus popu­laires comme The Good Doctor (San José, Californie), New Amsterdam (New York, New York), et The Resident (Atlanta, Géorgie), montrent les héros com­battre par tous les moyens la crise sani­taire. Cet accès aux cou­lisses est à la fois péda­go­gique et effroyable. Les soi­gnants ont des doubles masques avec par­fois des visières en plus ain­si que des char­lottes sur la tête. Comme on ne voit plus leur visage, ils portent une pho­to d’eux-mêmes sur la poi­trine pour pou­voir être recon­nus et ras­su­rer les patients.

Le per­son­nel médi­cal est exté­nué, confron­té à une charge de tra­vail incom­men­su­rable, à des sol­li­ci­ta­tions innom­brables et à un niveau de stress acca­blant. Dans le pre­mier épi­sode de la troi­sième sai­son de New Amsterdam dif­fu­sé le 2 mars 2021 sur NBC, les soi­gnants titubent de fatigue. Ils ont des cernes et des marques rouges sur le visage. Dans The Resident et Grey’s Anatomy, ils sont applau­dis et célé­brés comme des héros à la sor­tie de leur tra­vail. Cependant, ils sont stig­ma­ti­sés dans leurs lieux de rési­dence où les gens évitent de croi­ser leur che­min ou de prendre le même ascen­seur, comme dans The Good Doctor.

Certains soi­gnants font des sacri­fices énormes. Ils ne sont pas ren­trés chez eux depuis des semaines et ne s’arrêtent de tra­vailler que pour dor­mir à l’hôpital, dans leur voi­ture ou dans leur garage amé­na­gé. Ils s’isolent de leur famille pen­dant des mois pour ne pas prendre le risque de les conta­mi­ner. Ils sont dépri­més et décou­ra­gés de voir des gens mou­rir tous les jours, de se sen­tir impuis­sants face à la gra­vi­té et à l’ampleur de la crise dont ils ne voient pas la fin, de man­quer de tout, ain­si que de la mort de cer­tains col­lègues qui ont per­du la vie en essayant de sau­ver les autres. Ces épreuves ne man­que­ront pas d’avoir des consé­quences psy­cho­lo­giques pro­fondes et durables.

Des pénu­ries critiques

L’optimisation pro­gres­sive des chaînes logis­tiques a conduit les hôpi­taux à fonc­tion­ner en flux ten­dus avec très peu de stocks et des livrai­sons régu­lières de médi­ca­ments, de maté­riels et d’équipements de pro­tec­tion depuis l’Asie, et sur­tout la Chine. Cependant, ce pays étant le pre­mier tou­ché par la pan­dé­mie, la pro­duc­tion a été inter­rom­pue et les flux réorien­tés pour un usage interne. Les pénu­ries se sont donc mul­ti­pliées en occi­dent, où les gou­ver­ne­ments sont prêts à payer des for­tunes pour des pro­duits habi­tuel­le­ment bon marché.

Dans The Resident, une infir­mière explique avoir pas­sé cinq jours avec le même masque FFP2. Il manque des blouses, des gants, des écou­villons… La détresse est totale. Dans New Amsterdam, la situa­tion est simi­laire, avec des pro­tec­tions uti­li­sées plu­sieurs jours et plu­sieurs nuits qui deviennent inef­fi­caces et conduisent à des conta­mi­na­tions de soi­gnants. Dans The Good Doctor, les méde­cins ont accès à 25 tests par jour, ce qui est clai­re­ment déri­soire vu l’ampleur de la crise.

 

 

 

Les pénu­ries sont illus­trées par les appels de Max Goodwin, Directeur de l’hôpital New Amsterdam de New York, aux autres hôpi­taux de la ville pour trou­ver de l’anesthésique (Propofol)dans le pre­mier épi­sode. Il appren­dra ain­si que cer­tains manquent d’antibiotiques (Métronidazole), d’antiviral (Aciclovir), d’appareils pour mesu­rer la satu­ra­tion en oxy­gène du sang (oxy­mètres de pouls), de res­pi­ra­teurs et de tubu­lure. Dans l’épisode 5, c’est le sang qui est en rup­ture de stock, et la psy­chose ambiante n’aide pas à en collecter.

Des vic­times au sort dramatique

Dès les pre­mières minutes de la nou­velle sai­son de New Amsterdam, on voit que les malades qui sont hos­pi­ta­li­sés ne peuvent pas rece­voir de visites. Ils com­mu­niquent avec leurs proches uni­que­ment via des smart­phones et des tablettes. Quand ils sont mis dans le coma sous res­pi­ra­teur arti­fi­ciel, ils sont très angois­sés car ils ne savent pas s’ils vont un jour reprendre conscience. Parfois ils meurent très sou­dai­ne­ment, seuls ou en visio­con­fé­rence. La morgue est rem­plie de cadavres et une exten­sion a dû être ins­tal­lée dans un camion fri­go­ri­fique. Les opé­ra­tions chi­rur­gi­cales urgentes repous­sées par­fois trop tard ajoutent des vic­times col­la­té­rales au virus.

 

 

 

The Good Doctor montre des patients très divers, de tous âges, pro­fils socio-éco­no­miques, types de mor­pho­lo­gies… Tout le monde peut être conta­mi­né et peut finir à l’hôpital. Si les cas les plus graves sont prin­ci­pa­le­ment des per­sonnes avec des comor­bi­di­tés, obèses, âgées, afro-amé­ri­caines, les séries montrent aus­si des per­sonnes jeunes et en pleine san­té avec des symp­tômes effrayants. Comme les malades ont peur des hôpi­taux et qu’on leur dit de res­ter chez eux tant qu’ils n’ont pas de symp­tômes graves, ils arrivent sou­vent trop tard. On voit éga­le­ment des per­sonnes très sérieu­se­ment atteintes sor­tir de réani­ma­tion et sur­vivre, ce qui donne de l’espoir.

Une crise socié­tale et éco­no­mique historique

Les séries médi­cales se foca­lisent sur les aspects sani­taires, mais en montrent aus­si les consé­quences socié­tales et éco­no­miques. Au début de The Good Doctor, une per­sonne éter­nue et pul­vé­rise des germes dans une café­té­ria. En payant, elle conta­mine la cais­sière avec le billet qu’elle lui tend. Cette scène montre les deux prin­ci­paux modes de conta­mi­na­tion, par aéro­sol et par le tou­cher, et la jus­ti­fi­ca­tion des deux prin­ci­paux modes de pro­tec­tion : le port du masque et le lavage fré­quent des mains.

Dans The Resident, les chi­rur­giens réa­lisent que les infir­mières ne sont pas assez payées par rap­port aux dan­gers qu’elles pren­nen­tet à leur enga­ge­ment dans la lutte contre la pan­dé­mie. La série dénonce aus­si le com­por­te­ment de cer­taines per­sonnes qui ne res­pectent pas les gestes bar­rières et se montrent agres­sives quand on leur demande de le faire. Dans Grey’s Anatomy, un patient refuse d’avoir un méde­cin chi­nois. Dans New Amsterdam, une doc­teure asia­tique se fait cra­cher des­sus dans la rue. Si ce phé­no­mène sino­phobe n’est pas nou­veau, il s’est inten­si­fié avec la pan­dé­mie et les pro­pos répé­tés de Donald Trump sur « le virus chinois ».

D’autres séries dra­ma­tiques ou humo­ris­tiques montrent que le virus est par­tout et impacte de nom­breux aspects de la vie quo­ti­dienne. Dès que quelqu’un tousse ou a de la fièvre, c’est la panique géné­rale. Le virus rend fou, et tout semble anor­mal, bizarre ou dan­ge­reux : les com­por­te­ments indi­vi­duels, les rela­tions sociales, les lieux comme les res­tau­rants, les ciné­mas, les bou­tiques, les pra­tiques comme faire ses courses ou faire du sport. Dans sa sixième sai­son, la série comique Superstore tourne en déri­sion l’étrangeté de la vie pen­dant la pan­dé­mie avec des scènes où les gens ne savent pas com­ment mesu­rer la dis­tance qui les séparent, se battent pour du papier toi­lette, se lavent fré­né­ti­que­ment les mains, ou deviennent com­plè­te­ment para­noïaques et hypocondriaques.

 

 

 

La Covid-19 est éga­le­ment omni­pré­sente dans la troi­sième sai­son de la série The Conners qui com­bine des élé­ments à la fois comiques et tra­giques pour illus­trer la façon dont l’Amérique pro­fonde fait face à la crise. Dan Conner, le patriarche, risque de perdre la mai­son fami­liale car ses chan­tiers sont annu­lés, donc il ne peut plus payer la banque. Jackie Harris, la tante excen­trique, fait des livrai­sons à vélo pour main­te­nir son res­tau­rant à flot. Darlene et Becky, les deux filles de Dan, doivent trou­ver un nou­vel emploi et se retrouvent à tra­vailler à la chaîne dans une usine avec une visière et un masque, ce qui est infer­nal pour elles.

Mark, le petit-fils ado­les­cent, porte un masque en per­ma­nence, même à la mai­son. Il prend la tem­pé­ra­ture de tous ceux qui y entrent, les asperge de gel hydro­al­coo­lique et sur­veille que cha­cun res­pecte la dis­tan­cia­tion sociale. Il essaie de suivre sérieu­se­ment ses cours en ligne, mais il est sans cesse per­tur­bépar sa famille que son com­por­te­ment inquiète et agace. La série évoque aus­si la dés­in­for­ma­tion, l’angoisse per­ma­nente, la poli­ti­sa­tion de la pan­dé­mie et le manque de pers­pec­tives face à un ave­nir incertain.

 

 

 

Si beau­coup de séries ont inté­gré la Covid-19 dans cer­tains épi­sodes ou dans une sai­son entière, la pan­dé­mie a aus­si ins­pi­ré la créa­tion de nou­velles mini­sé­ries qui lui sont entiè­re­ment consa­crées. C’est le cas de Love in the Time of Corona qui raconte la vie de plu­sieurs couples confi­nés. Sur Netflix, Social Distancedécrit de manière très réa­liste la numé­ri­sa­tion de la vie sociale et ses consé­quences. Une autre mini­sé­rie inti­tu­lée This Sceptred Isleva racon­ter la ges­tion de la pan­dé­mie par le Premier Ministre bri­tan­nique Boris Johnson inter­pré­té par Sir Kenneth Branagh. Nul doute que la Covid-19 conti­nue­ra d’inspirer scé­na­ristes et réa­li­sa­teurs dans les pro­chaines années.

Source : The Conversation https://theconversation.com/la-pandemie-vue-par-les-series-154873

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