François Ruffin à Saint-Etienne le 28 mars

Le jeu­di 28 mars 2019, Fran­çois Ruf­fin vien­dra pré­sen­ter deux avant-pre­mières au Méliès Saint-Fran­çois.

A 18h et 20h30, Le Méliès pro­po­se­ra le film « J’veux du soleil » réa­li­sé par Fran­çois Ruf­fin et Gilles Per­ret. Un road movie dans la France des Gilets Jaunes, à décou­vrir en avant-pre­mière (sor­tie natio­nale du film le 3 avril).

Affiche du film J’veux du soleil

Com­ment ça a démar­ré, votre pro­jet de film ?

Gilles Per­ret : Par une coïn­ci­dence. Je traî­nais autour de l’Assemblée, j’avais un entre­tien dans le coin, et là je croise Fran­çois qui me dit : « Tu viens bouf­fer au self avec nous ? » Avec son équipe, entre les carottes râpées et l’île flot­tante, ils étaient en train de machi­ner une tra­ver­sée de la France.

Fran­çois Ruf­fin : Ouais. Je savais que le pays vivait un ins­tant magique, incer­tain, et donc, j’avais blo­qué une semaine, mi-décembre, pour navi­guer sur les routes, pour res­pi­rer plei­ne­ment ce moment. Pour nour­rir un bou­quin.

G.P. : Ces « Gilets jaunes » me titillaient moi aus­si, j’éprouvais de la sym­pa­thie plu­tôt. Sans doute parce qu’on est de pro­vince tous les deux, l’un de Savoie, l’autre du nord, on n’a pas le juge­ment pari­sien, un peu hau­tain. J’étais pas­sé sur des ronds-points, le 17 novembre, et j’avais décou­vert des visages que, d’habitude, dans les manifs, on ne voit jamais. Je me sou­viens d’un couple, au péage d’Annecy, avec la banane, une joie que tu ne vois pas sou­vent dans les manifs. Ils n’étaient jamais sor­tis, et là ils existent ! Et donc, pen­dant le repas, je pro­pose à Fran­çois de le suivre avec une camé­ra : il me répond « non », ce con !

F.R. : Bah oui, d’abord j’en ai marre d’avoir tou­jours des camé­ras et des micros au cul, je me sens sur­veillé, je me sur­veille. Je pré­fé­rais le côté « lone­some cow-boy »…

G.P. : Mais j’ai pas lâché l’affaire…

F.R. : Sur­tout, je ne vou­lais pas d’un film sur moi. Le sujet, c’est vrai­ment les gens. Ils se réveillent enfin, qu’est-ce qui leur prend ? Je veux bien être le fil conduc­teur, au sens propre, ici, d’ailleurs, parce que je conduis mon Ber­lin­go, de la Picar­die jusqu’au grand sud, je veux bien qu’on regarde à tra­vers mes yeux, par-des­sus mon épaule, mais les héros, c’est eux ! C’est Cin­dy, c’est Marie, c’est Loïc, avec des his­toires, à chaque fois, inat­ten­dues… C’est un film d’amour, je crois. Je veux dire à ces gens : « Je vous aime », ces gens si long­temps rési­gnés, mépri­sés, qui se mettent debout main­te­nant. Je les aimais déjà avant, mais là, on mon­tre­rait leur beau­té, leur fier­té.

La force explo­sive de la parole

G.P. : C’est bizarre parce que, sur le papier, c’est très moche : une France des ronds-points, des auto­routes, des entrées de ville, sous la pluie, dans la gadoue, avec des bâches plas­tiques, des abris d’infortune… Et ça finit par être beau, parce que c’est habi­té par la vie.
Je pense que nous appor­tons ça : on va vers l’intime, avec une grande proxi­mi­té, parce que le cou­rant entre Fran­çois et les gens passe bien, y a du rire, de l’émotion. Et parce que, tech­ni­que­ment aus­si, je suis tout seul, sans pre­neur de son, je peux m’approcher de ces per­sonnes, de leurs traits, de leur voix, au plus près…

Mais vous par­tez quand, alors ?

G.P. : On s’est vus le mer­cre­di, on est par­tis le dimanche.

F.R. : Le temps que je refasse mes pla­quettes de frein.

Mais vers où ?

F.R. : Vers le sud. Quand t’habites en Picar­die et que tu pars, de toute façon, c’est vers le sud. On n’avait pas vrai­ment de but, juste des étapes sur le che­min : les Alpes pour Gilles, Pierre en Ardèche, Guillaume vers Mont­pel­lier… Et ça nous plai­sait, je crois, cette errance. Dans l’existence, fina­le­ment, dans nos vies bien char­gées, rares sont les moments d’errance. Au ciné­ma, y a deux genres de films que j’adore, les huis-clos et les road movies. Bon, le huis-clos, à l’Assemblée, j’en ai ma dose, donc là, on ouvre sur le grand large…

G.P. : On s’ouvre aux gens, sur­tout, et ils nous déballent leurs vies. Dès la pre­mière séquence, à Albert, on tient un truc : une dame, Carine, au RSA, avec un enfant han­di­ca­pé, et qui nous explique com­ment elle sur­vit grâce aux lotos-quines…

G.P. : Vous connais­sez pas ? Ce sont les bin­gos, dans les salles muni­ci­pales. Et donc, elle gagne des cartes Auchan, et c’est comme ça qu’elle nour­rit sa famille. Je veux dire par là, il y a un extra­or­di­naire de l’ordinaire, on n’imagine jamais com­ment les hommes vivent. A chaque rond-point, on avait l’impression d’avoir un paquet-sur­prise…

F.R. : Tu sais, quelque part, ces gens, cette France, ça fait vingt ans que j’en fais le por­trait, dans Fakir, mais leurs mots, il fal­lait les arra­cher, ils chu­cho­taient, dans le huis clos de leur appar­te­ment, parce qu’ils étaient habi­tés par la honte. La honte de galé­rer, la honte de ne pas payer des vacances à ses enfants, la honte de sau­ter des repas pour cause de fri­go vide, au mal­heur s’ajoutait la honte. Il fal­lait que je garan­tisse l’anonymat, pour que dans leur quar­tier, dans leur vil­lage, on ne les recon­naisse pas… Les pauvres se cachent pour souf­frir. Et voi­là que cette France invi­sible se ren­dait visible, hyper-visible, même dans la nuit, avec des gilets fluo­res­cents ! Voi­là qu’elle occu­pait l’espace public, les ronds-points, et même les pla­teaux-télés ! Voi­là, sur­tout, qu’elle par­lait, qu’elle criait, qu’elle gueu­lait… Un grand débal­lage. C’est un temps de libé­ra­tion, libé­ra­tion de la parole d’abord, comme un bar­rage qui saute, et pour un repor­ter, évi­dem­ment, c’est le rêve, y a qu’à tendre le micro… Ca me fait pen­ser à ces phrases, de Phi­lippe Gavi, un fon­da­teur de Libé­ra­tion, dans les années 70 : lui qui vou­lait un « quo­ti­dien démo­cra­tique qui don­ne­ra la voix au peuple, aux ouvriers, aux gré­vistes, aux pay­sans », qui« ne par­le­ra plus de ‘‘révo­lu­tion’’ avec des sté­réo­types, des idées toutes faites, des affir­ma­tions triom­pha­listes, mais avec toute la force explo­sive que la parole repré­sente quand l’imaginaire et le réel se fondent avec les mots ». C’est ça qu’on a trou­vé, « toute la force explo­sive de la parole » !

G.P. : J’ajouterais quelque chose : ces hommes et ces femmes… on a énor­mé­ment de femmes… ils ne font pas que racon­ter leur misère, c’est sous-ten­du par une lutte, en eux, entre déses­poir et espoir : est-ce que ça va chan­ger ? Ils doutent, ils y croient, les deux à la fois. Pas pour eux seule­ment, pour leurs enfants, pour la socié­té, et ils te parlent d’harmonie, de liens, de fra­ter­ni­té. Ces mots-là, dans leur bouche, deviennent puis­sants, parce qu’ils ne sont plus abs­traits, plus des concepts, ils s’incarnent dans leur his­toire de vain­cus. Je pense à David, un auto-entre­pre­neur, un arti­san, dans la mouise jusqu’au cou, Secours popu­laire et com­pa­gnie : le soir, en ren­trant chez lui, après le bra­se­ro, il lit la Consti­tu­tion ! Avec le dic­tion­naire à côté de lui !

C’est l’indice d’un moment révo­lu­tion­naire, ça, non ? Ce sou­dain mûris­se­ment ?

F.R. : Oh, la Révo­lu­tion, bon, moi, on l’annonce tel­le­ment sou­vent… Mais enfin, dans l’air du pays, flotte un par­fum très par­ti­cu­lier. Une scène, pour moi, illustre ça. On se retrouve au péage de La Barque, près de Mar­seille, de nuit, pour réoc­cu­per l’autoroute. On ne connaît pas grand-monde, et on ne veut pas se mettre avec les « lea­ders »… On grimpe donc dans une voi­ture au pif : c’est une petite dame, la cin­quan­taine, bien coif­fée bien maquillée, à deux heures du matin, dans un joli man­teau, une jolie auto, bref, ça pour­rait être ma mère. Elle avait tenu une bou­lan­ge­rie, elle exerce main­te­nant comme auxi­liaire de vie sociale, elle n’a jamais mani­fes­té… Et voi­là qu’elle se retrouve sous la lune à piquer des plots ! A blo­quer des camions ! « Qu’est-ce qui vous a fait entrer dans la délin­quance ? », on lui demande. Elle sou­rit : « Non, c’est une reprise du pou­voir. » Elle avait juste accu­mu­lé de la colère, de la souf­france, en silence. Quand une per­sonne aus­si nor­male, aus­si calme, entre en sédi­tion, c’est qu’un truc se passe.

G.P. : Une autre ren­contre m’a fait cet effet-là. A Mâcon, un papy à cas­quette, mais pareil, tran­quille. Il ima­gi­nait, mais très sérieu­se­ment, fabri­quer d’immenses plaques de métal, on met­trait ça devant des bull­do­zers, qui mon­te­raient à Paris, les CRS seraient obli­gés de recu­ler et comme ça on attein­drait l’Elysée. Il avait réflé­chi à ce plan, qu’il énon­çait fort posé­ment… Nous, dans nos habi­tudes de « gauche », on s’est mis des bar­rières, on adopte les codes des mani­fes­tants, et pis on a l’habitude de perdre, mais pour eux tout est pos­sible. Quand le Fran­çais lamb­da se prend pour Lénine !

D’après vous, le mou­ve­ment va deve­nir quoi ?

F.R. : J’en sais rien. Ça existe, ça a exis­té, et c’est déjà un miracle.
D’ailleurs, pour moi, notre film ne porte pas sur « le mou­ve­ment des Gilets jaunes » : com­ment il est né ?, qui sont ses porte-parole ? com­ment il s’organise ?, quelles sont ses reven­di­ca­tions ? On laisse ça de côté.

G.P. : C’est un film humain, il me semble, huma­niste. On vient poser notre regard, notre sen­si­bi­li­té, sur des femmes, sur des hommes, qui ont revê­tu un gilet jaune…

C’est pas poli­tique, alors ! Pas enga­gé…

F.R. : C’est pro­fon­dé­ment poli­tique, au contraire, je crois.
Faire de l’art, même du sep­tième art… parce que, et je le dis avec orgueil, nous fai­sons un film d’art, avec une esthé­tique, oui, avec une nar­ra­tion… faire de l’art avec des hommes, des femmes, ailleurs invi­sibles, leur accor­der cette place, c’est de la poli­tique.
Et nous leur ren­dons une beau­té, une fier­té. Cette beau­té, cette fier­té, que les autres, les BFM, les France Info, les ministres, les édi­to­ria­listes, sont infi­chus de voir. Ils observent les Gilets jaunes de loin, depuis leur stu­dio de radio, et ils jugent d’avance, avec condes­cen­dance : des beaufs, des fachos, des cas­seurs, des « radi­ca­li­sés ». Par exemple, qu’ils n’aient pas vu, pas défen­du les liens qui se tissent…

C’est-à-dire ?

G.P. : Eh bien, sur les ronds-points, de quoi parlent les gens ? Du lien entre eux, de la soli­tude qu’ils éprou­vaient, de com­bien ils se réchauffent les mains, mais le coeur sur­tout, au bra­se­ro. Ils ne font pas qu’en par­ler, ils le vivent, ils construisent des cabanes ensemble, ils mangent ensemble, ils par­tagent leurs bon­heurs, leurs mal­heurs…

F.R. : Et ça, tu vas avoir quatre-vingts phi­lo­sophes, des tas de poli­ti­ciens, des belles âmes, qui ânonnent toute l’année : « il faut retis­ser le lien social », mais quand ça se fait, sous leurs yeux, ils n’ont pas un mot pour applau­dir ça ! Pour le pré­ser­ver, pour le pro­té­ger… Et que fait Macron ?



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