Jacques Higelin, la bande-son de nos adolescences :

Higelin, c’était le type avec lequel on partait en ballade. Il tutoyait la foule en concert. Alors, à l’aube dans une rue parisienne blafarde, on l’avait alpagué sans hésiter comme un vieux pote. C’était fin décembre 88, du côté du parc Montsouris. Il était là, la semelle battant la poussière, le coeur gros, guettant peut-être le lever du soleil. On avait lancé à ce compagnon de nuit un sonore :

“Hey Jacques, tu viens de te lever ou tu rentres te coucher ?”

Entre chien et loup, il avait répliqué qu’il promenait ses anomalies. Il avait posé le premier couplet. Puis presque grave, l’absurde et magique refrain :

“Je ne vis pas ma vie, je la rêve”.

Ce n’est évidemment pas une nécrologie ordinaire

Le soleil faisait la grève. Lui aussi. Ceux qui ignoraient l’univers d’Higelin passaient leur chemin, sceptiques. Les autres, envoûtés, restaient pour l’écouter raconter la valse autrichienne que son père chantait en rentrant du boulot. Higelin, cette nuit-là, avait croisé des éboueurs, des clodos, des marchands de journaux, des belles de nuit. Et 426.000 passants qui comme nous avaient acheté son 33 tours avant d’adopter pour toujours ses philosophies fantasques. Pas loin du kiosque à musique du Parc Montsouris, il professait cette vérité :

“La vie c’est c’qui vous tombe dessus toujours au moment où on n’y croit plus”.

On ne saurait mieux dire.

La disparition de Jacques Higelin, ce vendredi 6 avril 2018, n’est évidemment pas une nécrologie ordinaire. Elle touche son public, frappé par la curieuse impression de vide que laissent en mourant les gens qui avaient tant d’énergie. Mais surtout, elle révèle la marque laissée dans les mémoires et les coeurs. Avec une vingtaine d’albums  comme “BBH 75”, “Alertez les bébés” ou le diptyque “Champagne pour tout le monde…” et “… Caviar pour les autres”, Jacques Higelin faisait partie du petit club des chanteurs français qui ont gravé leurs refrains dans l’intimité de ceux qui les suivaient.

Pour ceux qui l’ont découvert à l’adolescence, il a enseigné à sa façon la complexité du monde. Chanter “Champagne” à la fête de l’Huma, se demander si sa guitare est un fusil ou si la lobotomie peut être la voie royale de l’autonomie se savouraient avec une délectation intriguée durant les années collège.

Plus tard, aussi enfiévré que lui, on absorbait les cris d’”Alertez les bébés”. La première particularité de ce morceau de dix minutes était d’occuper la moitié des microsillons de la face B de tout un 33 tours. La seconde était d’être précédée d’une première chanson qui, déjà, bien avant le parc Montsouris, nous interpellait comme à l’aube d’une nuit pesante pour nous décrasser les antennes des mesquineries de la vie. “A toi qui pleure, qui hurle qui te lamente, j’ai dégoté une chanson de derrière les fagots”, disait-il. Un accordéon suivait. L’annonce aurait pu introduire mille autres de ses refrains, cacophoniques ou mélodieux.

Denise, Victoria, la rousse de la gare de Nantes

Plus tard, pour les prénoms de filles, il y eut Denise, Victoria, la rousse de la gare de Nantes, la Suzy de l’aéroport de Paris-New-York, l’inconnue de la gare d’Angoulême et, au téléphone, l’obsédante Mona Lisa Klaxon. Ce sacré Nascimo savait les faire danser mais était toujours trop occupé à triturer les cordes de son vieux banjo.

Le propre de ce répertoire, même pris dans le désordre, était de s’inscrire dans nos vies et de dessiner la sienne. C’était le cas de la rengaine du départ qu’on savait écrite en une nuit et que nous avions adoptée comme un hymne : “Pars, et surtout ne te retourne pas”. Ou ce grain de folie, bonheur inégalable de nouveau père sacrant l’arrivée de sa fille née “le 24/9/90”. Comme il l’a chantée, la date s’est imprimée dans nos mémoire comme le moment où sa “p’tite gonzesse a vu le jour / Dans la nuit”… Au fil de la vie, ont suivi, touche par touche, “Chambres sous les toits”, “seul” ou bien plus tard “la joie de vivre”. Souvent, quand sa guitare a la fièvre, c’est que son coeur est malade. Mais il n’y a pas que cela.

Sa discographie fait aussi entendre des poings serrés et des odeurs de sangs et de poudre mêlés. Bien avant qu’on ne retrouve dans les archives judiciaires les traces des amours de Roger Knoblespiess et de Marie, il y eut la mise en musique comme jamais des douleurs infinies des condamnés à de longues peines de prison.

Un piano-voix bouleversant pour dire à quel point les vies s’étiolent quand on les met en cage. Et quelques mois avant la mort de Mesrine, la sidérante “lettre à la petite amie de l’ennemi public numéro un”, annonce acide du suicide à venir d’un fugitif qui voudrait – avant que les justiciers ne rappliquent – indiquer à sa compagne le lieu où il a planqué le fric. Ce Higelin-là vibrait fort avec les accents de la révolte de l’époque.

Evidemment pendant toutes ces années, on a recroisé le chanteur-poète. Comme dans la rue de la première nuit, il nous tutoyait. Nous étions parmi les 1.000, 5.000 ou 10.000 briquets qu’on tendait ces années-là devant les chanteurs qu’on aimait bien pour faire de petites lumières dans la nuit.

C’était en 1992 dans les quartiers Nord d’Amiens pour “Les coeurs chantants” avec les choristes d’un soir qui étaient restés avec lui dans les coulisses pour prolonger le concert. Ou en 1986 à Bercy avec une scène gigantesque, des chevaux, une moto, des refrains africains incroyables. Ou alors aux Francofolies de la Rochelle, des années durant.

Les spécialistes de la chanson françaises sauront décrypter les gènes de chaque spectacle. Ceux qui ne les ont pas tous vus n’ont gardé que la vision de l’énergie ou mieux  encore, dans un saisissant effet de scène, son jeu pour apparaître mou, un poil dans la main, comme s’il n’était là que pour en faire le minimum mais après un moment, se réveiller pour mettre à pleine gomme.

Il feignait d’engueuler la foule qui ne reprenait pas “hold tight” correctement en rythme. Invitait à la fête Ferré, Vian ou Trenet. Partait dans une digression contée. S’aventurait dans des improvisations parfois tombées du ciel ou plus souvent d’une phrase lancée dans un cri par quelqu’un dans la salle. Un mot saisi, point de départ d’un nouveau refrain. “Tiens : j’ai dit tiens !”,  “Ah, là, là, qu’cette vie qu’on vie là”, des allumettes, des pianos à queue, de la vinaigrette, ou alors, face à la baie de Calvi, en Corse, l’invitation de Tao, la voix toujours vibrante à l’extrême :

“Vivez heureux, aujourd’hui ! Demain, il sera… trop tard.”

Les cieux n’étaient jamais loin. Enfin, les amateurs du grand Jacques se rappellent évidemment du “soloooo” ordonné à point nommé pour donner la vedette aux musiciens. Eric Serra ou Michel Santangelli à la batterie. Les frères Guillard aux cuivres. Diabolo à l’harmonica. Bertignac… Et d’autres fois les participations de Didier Lockwood.

On allait voir Higelin en sachant que ça durerait. Il chantait deux, trois, quatre heures, suait, parlait, revenait au piano, pleurait, riait. Il faisait tout : le sage, le fou, le débile. On pensait à chaque fois qu’il irait jusqu’à l’aube et nous quitterait en constatant que “déjà le ciel blanchit / Esprits, je vous remercie /De m’avoir si bien reçu.” Cette fois, la tournée s’est définitivement arrêtée. Il est mort, qui dit mieux ?

Mathieu Delahousse