Pierre Chanal reste l’un des tueurs en série les plus troublants de l’histoire criminelle française. Ce militaire de carrière, né à Saint-Étienne, est soupçonné d’avoir assassiné entre 8 et 17 jeunes hommes entre 1975 et 1988, faisant de lui potentiellement l’un des pires tueurs en série de France. Son histoire illustre tragiquement les défaillances du système judiciaire français et les traumatismes durables causés aux familles des victimes.
Les Origines Stéphanoises de Pierre Chanal
Pierre Chanal naît le 18 novembre 1946 à Saint-Étienne, dans la Loire, au sein d’une famille nombreuse et dysfonctionnelle. Son père, décrit comme sévère, avare et alcoolique, brutalise physiquement sa mère et la viole. L’enfance de Pierre est marquée par une violence domestique extrême qui laissera des séquelles profondes sur sa personnalité.
Pierre se voit souvent contraint de dormir dans l’escalier et fugue régulièrement pour fuir ce climat familial toxique. Cette instabilité familiale est telle qu’il ne gardera aucune relation avec ses parents et ne se souviendra plus s’il a eu seize ou dix-sept frères et sœurs.
Les Années de Formation
Chanal quitte l’école en 1961, alors qu’il a quatorze ans. Tentant de s’échapper de son environnement familial destructeur, il entame un apprentissage de pâtissier en 1962, âgé de seize ans, mais n’achève pas sa formation et finit par travailler à l’usine.
Parallèlement, il développe une passion pour les activités aériennes : il passe son brevet de planeur et commence à sauter en tant que parachutiste. Cette attirance pour l’aviation et les sports extrêmes caractérisera toute sa vie.
En 1964, Chanal s’enrôle dans l’Armée pour y effectuer son service militaire. Cette décision marquera le début de sa carrière militaire et, ironiquement, de son parcours criminel.
La Carrière Militaire : Une Double Vie
L’Ascension Professionnelle
Affecté au camp de Valdahon, il est intégré à la cavalerie et suit avec succès l’école des sous-officiers, avant de passer sergent-chef en 1970, puis adjudant en 1974.
Lorsque son père meurt en 1976, Chanal ne se rend pas à son enterrement et cesse tout contact avec sa famille. Il arrête de boire et achète un caméscope avec lequel il filmera ses victimes.
Le Militaire Exemplaire… en Apparence
Il est adjudant-chef et instructeur au camp de Mourmelon au 4e régiment de dragons dans la Marne, de 1977 à 1986, au moment de l’affaire des disparus de Mourmelon. Durant cette période, le Stéphanois Chanal présente deux visages radicalement opposés.
Publiquement, de nature discrète, décrit comme un gentleman, il voue un respect total au règlement ; très dur au service comme à l’effort, il a des états de service irréprochables, pratique chaque matin un footing de 15 km, s’entraîne au combat au corps à corps, se passionne pour le parachutisme et les ULM. Il est même décoré de la croix de la Valeur militaire avec étoile d’argent, gagnée au Liban. Il était aussi fan de l’ASSE et ne ratez pas un bon match à domicile.
La Face Cachée : Violence et Sadisme
Mais derrière cette façade exemplaire se cache un individu violent et sadique. Une nuit d’hiver 1977, Chanal démolit à coups de pied une tente et sous la menace de son pistolet-mitrailleur fait sortir les appelés en slip et les force à faire des exercices dans la neige. Lors d’un bivouac, le Stéphanois brise la mâchoire d’un soldat. Un autre jour, il tire à balles réelles au-dessus de leurs têtes. Cet exploit lui vaut un article dans Libération et une mutation au camp de Mourmelon.
L’Affaire des Disparus de Mourmelon
Les Premières Disparitions (1980-1982)
Entre 1980 et 1987, huit jeunes gens, principalement des appelés du contingent, disparaissent après avoir fait de l’auto-stop à proximité du camp militaire de Mourmelon, dans la Marne.
Patrick Dubois – Premier disparu recensé, ce jeune homme de 19 ans est originaire de Trith-Saint-Léger près de Valenciennes. Le vendredi 4 janvier 1980, Patrick Dubois ne donnera plus aucun signe de vie.
Serge Havet – Originaire de Tinqueux dans la région de la Marne, il commence son service militaire en juin 1980. Le vendredi 20 février 1981, Serge Havet bénéficie d’une permission et décide de rentrer en stop sur la RN 77. Plus personne ne le reverra.
Manuel Carvalho – Ce jeune appelé de 19 ans est né au Portugal, mais a grandi en France après l’immigration de ses parents. Il disparaît le 7 août 1981.
Pascal Sergent – Le 3 février 1981, il débute son service militaire au 503e régiment de chars de combat de Mourmelon. Le vendredi 20 août 1981, il bénéficie d’une permission de sortie et décide de rentrer chez lui en stop à Tagnon. Plus personne ne le reverra vivant.
Olivier Donner – Le vendredi 1er octobre 1982, il part en stop sur la RN77 et disparaît sans donner de nouvelles. Le 31 octobre 1982, son cadavre est découvert dans un fossé, loin de la route, caché sous des végétaux.
La Reprise des Disparitions (1985-1987)
Puis, pendant trois ans, les disparitions inquiétantes cessent. Elles reprennent entre 1985 et 1987 avec la disparition de trois autres jeunes hommes dont deux ne sont pas des militaires.
Patrice Denis – Ce jeune homme de 20 ans originaire des Ardennes disparaît à une vingtaine de kilomètres de Mourmelon le vendredi 23 août 1985, alors qu’il fait du stop.
Patrick Gache – Le jeudi 30 avril 1986, à la veille du 1er mai et d’un week-end de permission, Patrick part à pied de la caserne pour aller en gare de Châlons.
Trevor O’Keeffe – Un touriste irlandais dont le corps sera découvert près d’Alaincourt dans l’Aisne en août 1987.
Le Mode Opératoire
Toutes ces disparitions présentent des similitudes troublantes : tous les disparus faisaient de l’autostop et disparaissaient dans un périmètre relativement restreint autour du camp de Mourmelon. La désertion de jeunes appelés est fréquente et personne ne songe à la piste criminelle au début.
L’Arrestation Déterminante
La Découverte du 9 Août 1988
Le 9 août 1988, des gendarmes de Saône-et-Loire sont intrigués de voir un camping-car Volkswagen Combi II en très mauvais état garé au milieu des vignes. En s’approchant du véhicule, l’un des gendarmes tombe sur le propriétaire du véhicule, Pierre Chanal, qui explique « qu’il est un sous-officier profitant de sa permission pour faire un peu de tourisme ».
Néanmoins, l’autre gendarme resté en retrait en faisant le tour du véhicule aperçoit au travers de la vitre du hayon arrière la tête d’un homme entravé et enroulé dans une couverture.
Le Témoignage de Balázs Falvay
Détaché de ses liens par les gendarmes, la victime de Pierre Chanal est un jeune Hongrois du nom de Palázs Falvay qui explique que Pierre Chanal l’avait pris en auto-stop la veille au soir. Il accuse l’adjudant-chef de l’avoir séquestré, violé et torturé.
Lors de la fouille du Combi, les gendarmes retrouvent des preuves permettant de compromettre Pierre Chanal, des objets à caractère sexuel et une caméra comprenant les scènes décrites par l’auto-stoppeur.
Le Parcours Judiciaire
La Première Condamnation
Incarcéré, il a été condamné à dix ans d’emprisonnement pour l’attaque et a été libéré le 19 juin 1995.
La Mise en Examen pour les Disparitions
Chanal est placé en garde à vue le 28 juin 1993, dans le cadre des dossiers Dubois, Havet, Carvalho, Sergent, Denis et Gache, dont il nie être à l’origine. Un juge d’instruction de Châlons-en-Champagne procède à sa mise en examen, le 30 juin 1993, pour séquestrations et assassinats avec mise en détention provisoire.
Le 12 novembre 1994, Pierre Chanal, toujours détenu, est mis en examen pour le meurtre de Trevor O’Keefe. Il nie également et tente de se suicider dans sa cellule de détention.
La Fin Tragique
Le Suicide du 15 Octobre 2003
Le 15 octobre 2003, dans la chambre d’hôpital à Reims où il termine une grève de la faim (passant de 78 à 48 kilos), Pierre Chanal se sectionne deux fois l’artère fémorale gauche à l’aide d’une lame de rasoir précédemment cachée sous l’étiquette de son survêtement. Il meurt cinq à dix minutes plus tard malgré l’intervention d’un policier. Sa mort met fin à son procès, au désespoir des familles des victimes.
L’Étendue Présumée des Crimes
Les Disparus de Valdahon
Ils sont suivis le lendemain par les parents de Michel Giannini et d’Aldo Tacchini, deux jeunes hommes du camp de Valdahon (Doubs) disparus en 1975 et 1977, où Chanal était instructeur.
Le Bilan Effroyable
Chanal figure parmi les tueurs en série les plus meurtriers de France, étant soupçonné d’avoir assassiné 8 à 17 jeunes hommes, entre 1975 et 1988, ce qui ferait de lui l’un des pires tueurs en série de France.
Les Défaillances de la Justice
La Condamnation de l’État
Le 26 janvier 2005, le tribunal de grande instance de Paris condamne l’État français pour faute lourde. Le jugement stigmatise « l’inaptitude du service public de la justice à remplir sa mission » car une « série de fautes » commises par les juges d’instruction ainsi que par les enquêteurs « ont ralenti l’instruction des différentes affaires de disparitions inquiétantes » et ont conduit « à ce que demeurent inconnues les circonstances de l’enlèvement et du décès de plusieurs victimes ».
Conclusion
L’affaire Pierre Chanal demeure l’un des cas criminels les plus troublants de l’histoire française contemporaine. Ce fils de Saint-Étienne, dont l’enfance marquée par la violence familiale a façonné un destin tragique, illustre de manière glaçante la capacité de certains individus à mener une double vie, cachant leurs pulsions meurtrières sous une façade de respectabilité militaire.
Son histoire soulève des questions fondamentales sur la détection précoce des personnalités dangereuses au sein des institutions, sur l’efficacité de notre système judiciaire face à des affaires complexes, et sur l’accompagnement des familles de victimes. Plus de vingt ans après sa mort, les familles des disparus de Mourmelon attendent encore des réponses définitives sur le sort de leurs proches.
L’héritage de Pierre Chanal reste celui d’un mystère non résolu, d’une justice défaillante, et d’un traumatisme collectif qui continue de hanter la mémoire française. Son parcours du jeune stéphanois maltraité au tueur en série présumé rappelle cruellement que les monstres ne naissent pas toujours monstres, mais peuvent être façonnés par les violences de leur époque.
Cette affaire reste aujourd’hui, avec le procès d’Outreau et l’affaire des disparues de l’Yonne, l’un des exemples les plus médiatisés des défaillances de la justice française dans la résolution d’affaires criminelles complexes.

