L’intégralité de la tribune de Gaël Perdriau

« La révo­lu­tion sociale passe par la par­tic­i­pa­tion ». Gaël Per­dri­au, maire de Saint-Eti­enne, prési­dent de Saint-Eti­enne Métro­pole, signe une tri­bune sur le site atlantico.fr, 42info vous pro­pose de la décou­vrir dans son inté­gral­ité.

« Nous auri­ons tort de penser que la crise san­i­taire qui sem­ble s’achever ne lais­sera aucune trace. D’abord, le con­fine­ment, d’une nation entière, provo­quera un pro­fond trau­ma­tisme moral dont les con­séquences se mesureront à long terme, Ensuite, ces con­séquences morales seront, sans doute, ampli­fiées par une crise économique et sociale annon­cée d’une ampleur sans précé­dents. Pôle Emploi évoque déjà le chiffre d’un mil­lion de chômeurs sup­plé­men­taires dans les prochaines semaines. Enfin, les effets poli­tiques, découlant de cette crise, pour­raient être dévas­ta­teurs, con­séquences, si rien n’est fait, d’une grande vio­lence, pou­vant con­stituer le ter­reau fer­tile d’une onde de choc des pop­ulismes que nous avons évité, par des mesurettes, depuis trop longtemps

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Il est urgent de chang­er notre «logi­ciel» sous peine de voir le mod­èle social français, ciment de la République, vol­er en éclats. Depuis une trentaine d’années, la finance à sup­plan­té l’économie. Pour pal­li­er les impuis­sances de poli­tiques économiques keynési­ennes, inca­pables de résoudre les con­séquences des crises des années 70, de nou­veaux dogmes se sont imposés, petit à petit, sans que les résul­tats, notam­ment en ce qui con­cerne le chô­mage, soient à la hau­teur des espérances. Comme le relève, l’ancien Vice-Prési­dent du New-York Stock Exchange, Georges Ugeux : « La finance a trahi l’économie À tra­vers la trahi­son des financiers, c’est la finance qui a trahi l’économie. Elle est dev­enue une fin en soi, et ne s’est plus préoc­cupée de son rôle social et économique. Elle a surtout com­plète­ment oublié que son indus­trie est celle des ser­vices financiers. Elle a gardé le « financier » et omis le « ser­vice ». Et ce, à tous les niveaux. Ce faisant, elle a joué l’économie à la roulette » (La trahi­son de la finance, Georges Ugeux édi­tions Odile Jacob). 

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Une roulette qui a broyé l’économie et, par la même occa­sion, l’espérance des citoyens en un Pacte répub­li­cain fondé sur une vision sociale de notre société. Le nou­v­el équili­bre sem­ble être, les béné­fices pour cer­tains, la pré­car­ité pour d’autres. Com­ment la société pour­rait-elle résis­ter durable­ment avec un partage aus­si iné­gal des richess­es créées ? Ain­si, entre 1988 et 2018, la valeur des actions et div­i­den­des a pro­gressé de 1352% alors que celle du livret A, sym­bole même de l’épargne pop­u­laire, n’a enreg­istré qu’une pro­gres­sion de 135%, à dimin­uer de l’inflation qui a aug­men­té de 67%. 

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Le choix d’une ges­tion rigoureuse des finances publiques, relève de l’illusion poli­tique. Rap­pelons que le dernier bud­get présen­té à l’équilibre date de 1974. Au fur et à mesure que l’objectif devient impos­si­ble à attein­dre, les affir­ma­tions mar­tiales d’une ges­tion rigoureuse ne trou­vent d’égal que dans le pro­fond sen­ti­ment que la Nation éprou­ve de se voir enfer­mée dans une sit­u­a­tion où la pré­car­ité con­stituerait, à terme, le seul hori­zon social. La crise des Gilets Jaunes trou­ve là une jus­ti­fi­ca­tion, sans doute, prépondérante. 

La désin­dus­tri­al­i­sa­tion pro­gres­sive de la France, con­séquence aus­si d’une cer­taine vision de la rentabil­ité finan­cière, crée les con­di­tions même d’une paupéri­sa­tion gran­dis­sante don­nant nais­sance à une forme de nou­veau «lumpen pro­le­tari­at» dont les con­tours, sans cesse mou­vants, débor­dent de plus en plus sur les class­es moyennes. Si les salariés sont attachés à leur out­il de tra­vail, les financiers, eux, sont attachés à leur out­il de prof­it. Les logiques tem­porelles ne sont, bien évidem­ment, pas les mêmes. Au long terme que néces­site l’investissement lié à la mod­erni­sa­tion de l’outil de tra­vail répond le court terme de la ratio­nal­i­sa­tion qui n’a que faire du long terme, car dom­inée par le prof­it de l’exercice en cours. 

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Investisse­ment et emploi ne sont plus les fon­da­men­taux d’un raison­nement où l’économie prime, ce sont autant d’obstacles pour une finance soucieuse de son bien-être, fût-il acquis au détri­ment de toute ratio­nal­ité économique et sociale. De fait, si l’investissement sem­ble impor­tant, il est juste suff­isant pour main­tenir un niveau d’activité min­i­mal car comme le note Patrick Artus «Il faut arrêter de dire que les entre­pris­es français­es n’investissent pas. (…) Le prob­lème n’est pas le niveau, mais le con­tenu de cet effort. (…) En gros, les entre­pris­es français­es investis­sent surtout dans de vieilles machines» (La France a un gigan­tesque prob­lème de com­pé­tences» Patrick Artus L’Usine nou­velle 25 octo­bre 2017). 

La société ne peut donc retrou­ver le chemin de l’espérance et de la foi en son avenir qu’au prix d’un aggior­na­men­to, remet­tant au cœur du sys­tème économique l’homme en tant que moteur de la poli­tique économique dont la final­ité ne peut être que sociale. Faute de quoi, comme le pressen­tait le Général de Gaulle, en 1941, dans son dis­cours de Oxford, le spec­tre renais­sant, au béné­fice des pop­ulismes, de la lutte des class­es bris­era la société

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Nous devons pro­pos­er un nou­veau con­trat social à la France, une des com­posantes en est, incon­testable­ment, l’entreprise dont le rôle économique, indus­triel et pro­duc­tif doit être ren­for­cé au détri­ment d’une approche pure­ment finan­cière. Il s’agit de refonder notre mod­èle social et de per­me­t­tre à chaque acteur, de la chaîne économique et sociale, de con­tribuer aus­si à la réal­i­sa­tion des objec­tifs découlant du développe­ment durable. 

A ce stade, une fois encore, la pen­sée du Général de Gaulle ouvre un champ de réflex­ion fécond. Nous le savons tous le Père de la Vème République con­sid­érait que l’entreprise n’était pas qu’un sim­ple assem­blage de mécan­ismes tech­niques, financiers et économiques. L’entreprise devait être un des rouages essen­tiels de l’émancipation de l’homme. Fidèle à sa vision de l’histoire, le Général de Gaulle fai­sait, en défini­tive, de l’entreprise le lieu même de la résis­tance à toute forme d’esclavage mod­erne. A con­di­tion que les dirigeants, les action­naires, les salariés soient tous asso­ciés dans un même mou­ve­ment per­me­t­tant d’organiser la vie de l’entreprise à tous les niveaux : la par­tic­i­pa­tion. 

Parce que le tra­vail n’est rien sans le cap­i­tal et que celui-ci ne peut pas sur­vivre sans le pre­mier, le Général de Gaulle con­sid­érait que la par­tic­i­pa­tion était d’abord et avant toute chose un moyen de gér­er la gou­ver­nance des entre­pris­es en recher­chant un point d’équilibre entre tous ses acteurs pour trans­former la société. C’est ain­si qu’il esti­mait néces­saire la trans­for­ma­tion du con­trat de tra­vail en un con­trat de société pour plus d’équité et de sol­i­dar­ité, aux­quelles il aurait ajouté, sans hésiter, la pro­tec­tion de l’environnement. La par­tic­i­pa­tion doit être aus­si le levi­er sur lequel cha­cun peut s’appuyer, au sein de l’entreprise, pour assur­er le respect des valeurs fon­da­men­tales de la dig­nité humaine. Enfin, le plus impor­tant, la notion de par­tic­i­pa­tion s’inscrit en tant que par­faite anti-thèse du « en même temps ». 

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Parce que la par­tic­i­pa­tion est une recherche per­ma­nente, par une gou­ver­nance équili­brée, de solu­tions effi­caces, elle ne peut se con­tenter de la coex­is­tence de sit­u­a­tions antin­o­miques. La par­tic­i­pa­tion représente la volon­té d’agir et de con­stru­ire face au renon­ce­ment et à l’abandon que représente la théorie du «en même temps ». A ce titre, la par­tic­i­pa­tion appa­raît comme la par­faite con­tin­u­a­tion économique et sociale de l’esprit du 18 juin. 

Aujourd’hui, beau­coup, peut-être trop, de voix se font enten­dre, au Gou­verne­ment et ailleurs dans les par­tis, pour réclamer un nou­veau souf­fle social d’inspiration gaulliste. Ce ne sont que des pâles copies inca­pables de raison­ner au-delà des chiffres et d’hypothétiques gains de pou­voir d’achat. Vision étriquée et réduc­trice d’une société tou­jours dom­inée par des con­sid­éra­tions budgé­taires et finan­cières qui, tant qu’elles n’auront pas été red­i­men­sion­nées à leur juste valeur, con­tin­ueront de ren­dre tout rebond de la France impos­si­ble. 

Plus que jamais nous devons renouer avec l’esprit de résis­tance de l’appel du 18 juin, la France risque, à terme, d’emprunter des voies qui sont autant d’impasses et qui pour­raient lui faire tourn­er le dos à l’héritage human­iste de notre République. Il n’existe aucune fatal­ité, seule la volon­té peut nous aider à sur­mon­ter les obstances que la résig­na­tion, des marchands de taux, devenus grands élus, inculquent pour accroître les béné­fices. L’heure du refus a enfin son­né et il nous appar­tient de l’incarner, au-delà de tous les cli­vages, au ser­vice du redresse­ment de la France ». 

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